Le fil d'or et de charbon : De Charlemagne à Emile

Publié le 2 janvier 2026 à 19:00

Explorer sa généalogie sur plus d'un millénaire, c'est accepter de contempler le vertige du temps. C'est tirer sur un fil ininterrompu qui relie, contre toute attente, la majesté des trônes carolingiens à la sueur noire des fosses du Nord. Quarante-deux générations séparent le sceptre impérial de la lampe de mineur, une odyssée humaine qui traverse l'histoire de l'Europe comme une onde de choc, des palais d'Aix-la-Chapelle aux corons de Leforest.

Au-delà d'une simple liste de noms, cette fresque raconte la formidable obstination de la vie. Elle nous entraîne des forteresses de l'Artois féodal aux riches terres labourables du Pévèle, pour finir dans l'industrieuse poussière du charbon. C'est le récit d'une lente métamorphose sociale, une épopée où chaque ancêtre a été le maillon indispensable d'une chaîne miraculeuse, survivant aux guerres, aux épidémies et aux révolutions pour transmettre, jusqu'à aujourd'hui, le souffle de l'existence.

Partie I : L'aube de l'Europe et le Sang Impérial (748 - 878)

Génération 42 : Le patriarche de l'Occident

Charlemagne "Charles de HERSTAL" (742/747 - 814) & Hildegarde de VINTZGAU (758 - 783)

Tout commence avec une figure qui dépasse l'entendement humain par son ampleur historique : Charles, fils de Pépin, dit le Grand, Carolus Magnus. Mais pour comprendre l'homme derrière la légende, il faut revenir à son surnom local, celui qui ancre la dynastie dans la terre : "Charles de Herstal".

Si l'histoire officielle retient souvent Aix-la-Chapelle comme la capitale emblématique, les racines de Charlemagne plongent profondément dans la vallée de la Meuse. "Charles de Herstal" n'est pas un titre de courtoisie ; c'est une indication géographique précise. Herstal, situé près de l'actuelle Liège, était le centre névralgique du pouvoir de son père, Pépin le Bref, et de son grand-père, Charles Martel. Le palatium de Herstal n'était pas une forteresse de pierre froide telle que nous l'imaginons pour le Moyen Âge central, mais une vaste villa royale, un complexe de bâtiments en bois et en pierre, richement décorés, entourés de domaines agricoles immenses. C'est ici que le jeune Charles a probablement passé une partie significative de sa jeunesse, s'imprégnant de la culture austrasienne, une culture de guerriers francs, rude mais en pleine mutation vers la romanité chrétienne.

Les sources confirment que Charlemagne y fit au moins onze séjours documentés entre 770 et 784. C’est depuis ce lieu qu'il planifiait ses campagnes militaires et qu'il célébrait les grandes fêtes religieuses, Pâques et Noël, qui rythmaient la vie de la cour. Une anecdote administrative révèle son attachement à l'ordre et à la piété : c'est à Herstal qu'il structura le paiement de la "none" (la dîme) à l'Église, un geste fondateur pour l'économie ecclésiastique de son empire.

Mais au-delà du colosse politique couronné le 25 décembre 800 par le pape Léon III dans la basilique Saint-Pierre de Rome, il y a l'homme et ses affections. Vers 771, après avoir répudié Désirée de Lombardie pour des raisons politiques, Charlemagne épouse Hildegarde de Vintzgau.

Hildegarde, née en 758, n'est pas une figure décorative. Issue de la haute noblesse alémanique, fille du comte Gérold, elle n'a que treize ans lors de son mariage, mais elle devient rapidement l'âme de la cour itinérante franque. Contrairement aux mariages arrangés froids, l'union entre le roi des Francs et la jeune Alamane semble marquée par une affection sincère. Hildegarde est une reine "de terrain" ; elle accompagne Charlemagne dans ses campagnes incessantes, traversant les Alpes et les plaines de Saxe, partageant la rudesse des bivouacs autant que le faste des palais d'Aix-la-Chapelle.

Son rôle dynastique est colossal : en douze ans, elle donne neuf enfants à l'Empereur, assurant la pérennité de la race carolingienne. Elle est décrite par les chroniqueurs comme une femme pieuse, charitable, dont la douceur tempère les colères parfois terribles de son époux. Le destin d'Hildegarde est cependant tragique, comme celui de tant de femmes de son temps. Épuisée par les maternités rapprochées et les voyages exténuants, elle meurt le 30 avril 783 à Thionville, à peine âgée de 26 ans, des suites de sa dernière couche. Charlemagne la pleure sincèrement et la fait inhumer avec les honneurs à l'abbaye Saint-Arnould de Metz. Sa disparition marque la fin d'une époque lumineuse pour le monarque, qui ne retrouvera jamais une telle complicité conjugale. La légende, rapportée par des textes tardifs, raconte que l'empereur, inconsolable, aurait bénéficié d'une apparition miraculeuse de son épouse défunte, venue intercéder pour le salut de l'âme d'un chevalier, témoignant de l'aura de sainteté qui entourait l'impératrice.

Génération 41 : Le Roi d'Italie

Pépin Ier, Carloman d'ITALIE (ca 777-810) & Ingeltrude d'AUTUN (ca 770-)

Parmi les fils d'Hildegarde, le troisième, né vers 777, reçoit d'abord le nom de Carloman. Mais le destin politique en décide autrement. En 781, Charlemagne, soucieux d'organiser son immense empire, emmène l'enfant à Rome. Là, le pape Adrien Ier le sacre Roi d'Italie et le renomme Pépin, un prénom chargé de gloire dans la dynastie, rattachant symboliquement l'enfant à son grand-père Pépin le Bref.

Pépin d'Italie n'est pas un roi de paille. Installé à Pavie, l'ancienne capitale lombarde, il gouverne activement la péninsule. Il est le bras armé de son père au sud, menant des campagnes vigoureuses contre les Avars à l'est et contenant les pressions byzantines. Son mariage avec Ingeltrude d'Autun (dont l'ascendance est parfois liée aux Guilhemides) ancre sa lignée dans l'aristocratie franque la plus prestigieuse.

C'est lors du siège de Venise, dans les lagunes insalubres, que Pépin contracta probablement la maladie qui l'emporta le 8 juillet 810 à Milan. Sa mort ouvrit une crise de succession latente, car il laissait un fils illégitime mais reconnu, Bernard, dont le destin allait sceller le sort de la branche italienne.

Génération 40 : La tragédie de l'aveuglement

Bernard Ier d'ITALIE de VERMANDOIS (ca 797-818) & Cunégonde de GELLONNE (ca 795-835)

Bernard d'Italie, né vers 797, est le fils naturel (puis légitimé) de Pépin. À la mort de son père, son grand-père Charlemagne, reconnaissant sa valeur, lui confie la couronne d'Italie. Bernard règne donc, jeune et impétueux, sur la péninsule. Il épouse vers 813 Cunégonde, que les historiens rattachent souvent à la famille de Saint Guillaume de Gellone, ducs d'Aquitaine et comtes de Toulouse, héros de la lutte contre les Sarrasins.

Le drame se noue à la mort de Charlemagne en 814. Son fils, Louis le Pieux, devient Empereur. En 817, Louis promulgue l'Ordinatio Imperii, un texte réglant sa succession qui favorise ses propres fils (Lothaire, Louis et Pépin) au détriment de Bernard, dont le statut royal semble ravalé à celui de simple vassal exécutant.

Poussé par son entourage aristocratique qui craignait de perdre son autonomie, Bernard entre en rébellion. Face à la mobilisation massive de l'armée impériale à Chalon-sur-Saône, Bernard, réalisant sa faiblesse numérique, choisit la reddition pour éviter un bain de sang. Il se présente à son oncle Louis le Pieux pour implorer son pardon. Mais l'entourage de l'impératrice Ermengarde, hostile à Bernard, pousse à la sévérité. Condamné à mort, sa peine est commuée en aveuglement au fer rouge. L'exécution du supplice, le 15 avril 818, est si brutale que Bernard meurt de ses blessures deux jours plus tard, le 17 avril. Cunégonde, veuve, se retire avec son fils unique, Pépin, échappant à la vengeance impériale probablement grâce à ses connexions familiales puissantes. Il avait 21 ans. Cette mort pèsera comme une tache indélébile sur la conscience de Louis le Pieux, qui fera pénitence publique, mais pour la lignée de Bernard, c'est la déchéance : ils perdent le trône d'Italie.

Génération 39 : La résilience du Vermandois

Pépin II d'ITALIE de VERMANDOIS (818-ca 878) & Rothaïde de BOBBIO (ca 812-)

Né l'année même de la mort suppliciée de son père, Pépin II est un enfant du danger. Privé de ses droits royaux, il est d'abord tenu à l'écart, probablement éduqué dans l'ombre des monastères pour le protéger des purges. Cependant, la culpabilité impériale joue en sa faveur. Une fois adulte, il ne récupère pas l'Italie, mais il est réintégré dans la haute noblesse franque, recevant en apanage des terres stratégiques au nord de Paris : le comté de Vermandois, le Valois et la seigneurie de Péronne.

Le Vermandois (autour de Saint-Quentin) devient le bastion de cette branche cadette des Carolingiens, désormais appelés les "Herbertiens". C'est une région riche, carrefour des routes commerciales entre la Flandre (drapière) et la Champagne (foires). Pépin II épouse Rothaïde de Bobbio (ou d'Autun), issue de la famille des Nibelungides, descendants de Childebrand (frère de Charles Martel). Ce mariage renforce sa légitimité en le liant à une autre branche collatérale des Pipinides. Pépin II concentre ses efforts sur la consolidation de son fief, bâtissant les fondations d'une principauté territoriale quasi-indépendante, posant les bases d'une puissance qui défiera bientôt les rois.

Partie II : La bascule du pouvoir et la naissance des Capétiens (839 - 996)

Génération 38 : Le Prince machiavélique

Herbert Ier de VERMANDOIS (ca 840-902) & Berthe de PARIS (ca 850-)

Fils de Pépin II, Herbert Ier (vers 840-902) est l'architecte de la puissance familiale. Comte de Vermandois, de Soissons et de Meaux, il cumule aussi la charge d'abbé laïc de Saint-Quentin, ce qui lui donne le contrôle des riches revenus de l'abbaye et du prestige des reliques du saint.

Herbert Ier navigue habilement dans la décomposition de l'Empire carolingien. Il marie ses filles aux plus grands seigneurs pour tisser une toile d'alliances. Son épouse, Berthe de Paris, issue de la noblesse neustrienne (peut-être des Girart de Roussillon), renforce son prestige. Il étend son influence par les armes et la diplomatie, mais se heurte à la montée en puissance d'un autre grand lignage : les comtes de Flandre. La rivalité est mortelle. Le point de non-retour est franchi en 896, lorsqu'il tue Raoul de Cambrai, fils de Baudouin Ier de Flandre. Ce geste fatidique allume une vendetta tenace entre les maisons de Vermandois et de Flandre, une inimitié qui perdurera pendant plus de cinquante ans. La fin d'Herbert est violente : son assassinat en 902 est commandité par le comte de Flandre Baudouin II, illustrant la brutalité des rivalités territoriales de ce Xe siècle naissant.

Génération 37 : L'union des Sangs

Béatrice de VERMANDOIS (ca 876-ca 929) & Robert Ier, le Fort de FRANCE (ca 865-923)

C'est à cette génération que s'opère la fusion historique déterminante pour l'avenir de la France. Béatrice de Vermandois, fille d'Herbert Ier, porte le sang de Charlemagne. Elle épouse vers 895 Robert Ier, fils du célèbre Robert le Fort. Ce mariage unit la vieille légitimité carolingienne à la nouvelle force militaire : les Robertiens.

Robert Ier est un guerrier, marquis de Neustrie, le rempart du royaume contre les Normands. La tension monte lorsque le roi Charles III accorde sa faveur exclusive à Haganon, un parent de son épouse aux origines jugées modestes par l'élite franque. L'incident diplomatique se mue en crise dynastique en 922, quand le roi dépouille sa tante Rothilde de l'abbaye de Chelles pour l'offrir à ce conseiller honni. C'est l'affront de trop. Robert Ier fédère les mécontentements, orchestre la déchéance de Charles et se fait élire roi le 29 juin 922, recevant l'onction sacrée le lendemain à Reims. Son règne est éphémère : il meurt l'année suivante à la bataille de Soissons le 15 juin 923, l'épée à la main. Béatrice, veuve, devient la gardienne de la mémoire et des droits de ses enfants. Par elle, les futurs Capétiens pourront revendiquer une ascendance carolingienne, légitimant leur prise de pouvoir future.

Génération 36 : Le Duc des Francs

Hugues, le Grand CAPET (ca 897-956) & Edwige de GERMANIE de SAXE (ca 920-965)

Fils du roi Robert Ier, Hugues, surnommé le Grand, domine le Xe siècle de sa stature colossale sans jamais ceindre la couronne. Maître incontesté de la Francie occidentale, titré Dux Francorum (Duc des Francs), il est l'arbitre suprême du royaume. À la mort de son père, puis de son beau-frère Raoul, il refuse le trône par deux fois, préférant rappeler d'exil le jeune carolingien Louis IV d'Outremer pour mieux le contrôler.

Son pouvoir est immense : il tient la Neustrie entre la Seine et la Loire, contrôle l'Orléanais et étend son hégémonie sur la Bourgogne. Sa puissance est scellée par une alliance prestigieuse : il épouse en 937 Edwige de Saxe, fille du roi de Germanie Henri l'Oiseleur et sœur du futur empereur Otton le Grand. Ce mariage hisse la maison capétienne au rang des plus grandes dynasties européennes.

Hugues meurt en juin 956, au zénith de sa puissance, et se fait inhumer à la basilique Saint-Denis, nécropole des rois, comme pour signifier à la postérité que si lui n'a pas régné, son sang, lui, est destiné à le faire.

Génération 35 : Le fondateur de la Dynastie

Hugues Ier CAPET (ca 939-996) & Adélaïde d'AQUITAINE de POITIERS (ca 945-ca 1004)

Né vers 939, probablement au château de Dourdan, Hugues Capet voit son destin basculer en 987. Cette année-là marque une fracture tectonique dans l'histoire de France. Suite à la mort accidentelle du jeune Louis V lors d'une partie de chasse, le trône est vacant. À Senlis, soutenu par l'influent archevêque Adalbéron de Reims qui proclame que « le trône ne s'acquiert point par droit héréditaire », l'assemblée des grands seigneurs écarte le dernier prétendant carolingien, Charles de Lorraine, pour élire Hugues Capet.

Ce n'est pas seulement un couronnement, c'est une course contre la montre pour la survie d'une lignée. Conscient de la fragilité de son titre électif, Hugues pose l'acte fondateur de la monarchie française : dès le Noël suivant son propre sacre, il fait couronner son fils Robert, rétablissant de facto l'hérédité par l'association au trône, une pratique qui sécurisera la dynastie pour des siècles.

Son règne est une lutte incessante. Roi de guerres et de diplomatie, il doit défendre sa légitimité l'épée à la main contre Charles de Lorraine et négocier avec des vassaux dont la puissance territoriale éclipse parfois la sienne. Son mariage avec Adélaïde d'Aquitaine, fille du comte de Poitiers Guillaume Tête d'Étupe, est un coup de maître diplomatique tentant de recoudre le Nord et le Sud du royaume.

Hugues Capet s'éteint le 24 octobre 996, près de Prasville. Il meurt sans savoir qu'il vient d'enraciner une dynastie qui, par le « miracle capétien » (une succession ininterrompue de fils mâles), façonnera la France pendant huit cents ans.

Partie III : L'enracinement féodal en Artois et Flandre (996 - 1171)

Génération 34 : L'alliance du Nord

Hedwige, Avoise CAPET & Rainier IV de HAINAUT

Avec Hedwige (souvent nommée Avoise dans les chroniques), la lignée quitte le trône de France pour s'implanter dans les puissantes principautés du Nord. Fille du roi Hugues Capet, elle est l'atout cœur d'une diplomatie royale cherchant à sécuriser ses frontières septentrionales. Elle épouse vers 996 Rainier IV, comte de Hainaut, un homme dont la vie est un roman de cape et d'épée.

Rainier est un survivant et un conquérant. Fils d'un comte exilé, il a passé sa jeunesse à lutter pour récupérer son héritage, reconquérant la forteresse de Mons à la pointe de l'épée contre les rivaux lorrains et l'autorité impériale. Ce mariage est une consécration : il apporte au comte, seigneur de guerre intrépide, le prestige inestimable d'une épouse "fille de roi". Hedwige devient ainsi la matriarche d'une dynastie charnière, ancrant la lignée dans une région tampon stratégique, perpétuant la noblesse franque au cœur d'une Flandre en pleine effervescence féodale.

Génération 33 : La Dame d'Olhain

Gisèle de HAINAUT (ca 998-ca 1049) & Wauthier III d'HOLLEHAIN (ca 987-ca 1039)

Gisèle de Hainaut, petite-fille de roi, est le trait d'union vivant entre la couronne capétienne et la terre d'Artois. En épousant Wauthier III d'Olhain (ou Hollehain), elle ne fait pas que se marier ; elle ancre le sang des rois dans la pierre d'une forteresse locale.

Wauthier III est le maître d'un fief stratégique. Si le célèbre château d'Olhain que l'on admire aujourd'hui est plus tardif, le site est déjà, au XIe siècle, un verrou militaire crucial niché dans les collines, contrôlant les passages et protégeant les populations rurales. Ce couple incarne la mutation féodale par excellence : le pouvoir ne réside plus seulement dans les vastes comtés, mais se cristallise autour de la châtellenie. Wauthier, seigneur justicier et bâtisseur de mottes castrales, et Gisèle, garante d'une illustre filiation, forment le noyau d'une puissance locale autonome, tissant les réseaux de fidélité qui structureront la noblesse artésienne pour les siècles à venir.

Génération 32 : L'entrée dans la Maison de Béthune

Berthilde d'HOLLEHAIN (ca 1020-ca 1073) & Robert II FAISSIEUX de BÉTHUNE (ca 1020-ca 1075)

Berthilde n'est pas seulement l'héritière de la forteresse d'Olhain ; elle constitue le canal précieux par lequel le souvenir capétien vient nourrir l'ascension fulgurante de la Maison de Béthune. En épousant Robert II, elle unit sa légitimité dynastique à la puissance militaire brute d'un clan en pleine expansion.

Robert, surnommé le "Faissieux" (ou Faisseux) — une épithète qui évoque peut-être les bandes (fasces) de ses armoiries ou sa capacité à liguer les hommes —, détient une position clé dans l'échiquier flamand : il est Avoué d'Arras. Ce titre est bien plus qu'une charge honorifique. En tant que protecteur laïc de la richissime abbaye Saint-Vaast, il tient l'épée qui défend les moines, mais aussi la main qui prélève une part colossale de leurs revenus. Cette fonction d'Avoué place les Béthune dans une position ambiguë et puissante, mi-gardiens, mi-prédateurs de l'Église. Élevés à la dignité de "Pairs de Flandre", ils siègent désormais au conseil restreint du Comte, formant l'élite aristocratique d'une région qui s'apprête à devenir le carrefour économique de l'Europe du Nord.

Génération 31 : Le Seigneur chauve

Robert III, le Chauve de BÉTHUNE (ca 1045-1101) & Ghisèle d'HALLUIN

Avec Robert III, dit "le Chauve", la Maison de Béthune change d'échelle. Fils du Faisseux, il ne se contente pas de gérer l'héritage ; il le transforme en une seigneurie redoutable. Témoin d'un siècle de fer et de foi, il voit ses voisins normands conquérir l'Angleterre en 1066 et l'Europe s'ébranler pour la Première Croisade en 1095.

Si l'histoire n'a pas retenu sa participation au pèlerinage armé, il fut le pilier stable nécessaire à l'aventure : celui qui administre, qui renforce l'Avouerie d'Arras et qui, par son mariage avec Ghisèle d'Halluin, étend ses tentacules vers la vallée de la Lys. Il meurt en 1101, patriarche d'une lignée désormais assez puissante pour ne plus seulement défendre sa terre, mais pour aller écrire sa légende sur les sables de Terre Sainte.

Génération 30 : L'ombre des Croisades

Robert IV, Le Gros de BÉTHUNE & Alix Adèle De PERONNE

Robert IV, dont la corpulence lui vaut le surnom de "Gros", incarne la force tranquille au cœur d'un siècle en ébullition. Alors que la chrétienté se rue vers l'Orient, lui assume la tâche ingrate mais vitale de la "base arrière". Il épouse Alix de Péronne, Dame de Warneton, étendant ainsi l'emprise des Béthune jusqu'aux frontières d'Ypres et consolidant un vaste domaine territorial.

Bien que la postérité célèbre davantage les faits d'armes de sa descendance (dont le célèbre trouvère et croisé Conon de Béthune, son petit fils), Robert IV est l'architecte invisible de cette gloire. Il est le grand administrateur, celui qui ordonne le drainage des marais flamands pour gagner des terres sur l'eau et qui organise la perception des tonlieux sur la Lys. C'est lui qui remplit les coffres qui paieront les armures, les destriers et les voyages outre-mer. Sans ce gestionnaire avisé, profondément enraciné dans son terroir d'Artois, l'épopée internationale des Béthune n'aurait jamais pu voir le jour.

Génération 29 : L'alliance avec Landas

Ermentrude de BÉTHUNE (ca 1085-) & Amaury VI, le Jeune de LANDAS (ca 1085-)

Avec Ermentrude, la lignée amorce un glissement géographique décisif. Elle quitte le berceau artésien pour s'enraciner dans les plaines grasses du Pévèle et du Douaisis en épousant Amaury VI de Landas, dit "le Jeune".

Ce mariage est un coup de maître politique : il scelle la fusion de deux dynasties d'Avoués. Alors que les Béthune tiennent l'épée pour Saint-Vaast d'Arras, les Landas sont les protecteurs séculaires de la puissante abbaye de Marchiennes. En unissant ces deux sangs, le couple concentre entre ses mains une autorité redoutable sur le patrimoine ecclésiastique de la Flandre romane, exerçant une mainmise quasi-totale sur les deux plus riches institutions religieuses de la région. Amaury VI, chevalier omniprésent dans les chartes des comtes de Flandre, gère un fief prospère, véritable grenier à blé, préparant le terrain pour les générations futures qui s'ancreront définitivement dans cette terre frontalière.

Génération 28 : Les Seigneurs de Cysoing

Roger de LANDAS de CYSOING (ca 1110-ca 1171) & Pétronille de PETEGHEM de CYSOING (ca 1140-)

Fils d'Amaury et d'Ermentrude, Roger délaisse le patronyme de Landas pour endosser celui de sa nouvelle puissance : Cysoing. Ce n'est pas un simple changement de nom, c'est un retour aux sources impériales. Cysoing est une terre sacrée, le sanctuaire où repose Saint Évrard, petit-fils de Charlemagne. En s'y installant, Roger renoue symboliquement avec la grandeur de ses ancêtres carolingiens.

En épousant Pétronille de Peteghem, l'héritière des lieux, il ne conquiert pas seulement une épouse, mais une forteresse spirituelle et militaire. Roger et Pétronille règnent sur une marche frontière incandescente. Leur château, situé sur la ligne de fracture entre le royaume de France et le comté de Flandre, est un verrou stratégique. Dans ce XIIe siècle violent, ils doivent transformer leur baronnie en un État-tampon, maniant la diplomatie aussi habilement que l'épée pour préserver l'indépendance de leur fief face aux appétits voraces de leurs suzerains rivaux.

Partie IV : L'avouerie de Cysoing et la naissance des Thieffries (1165 - 1490)

Génération 27 : Le Croisé de Cysoing

Jean II de CYSOING de PETEGHEM (ca 1165-ca 1222) & Mabille de GUÎNES (ca 1165-ca 1197)

Jean II incarne l'apogée de la chevalerie flamande du XIIe siècle. Héritier de la double puissance des Cysoing et des Peteghem, il consolide son rang par un mariage prestigieux avec Mabille de Guînes. Elle est la fille du célèbre comte Baudouin II, un seigneur bâtisseur et lettré dont la cour raffinée rayonne sur tout le nord du royaume.

Mais l'ambition de Jean dépasse les frontières de ses terres brumeuses. En 1191, il engage sa fortune et son épée dans l'aventure ultime : la Troisième Croisade. Son nom est gravé dans l'histoire lors du terrible siège de Saint-Jean-d'Acre, où il combat aux côtés des rois Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion. Là où tant d'autres succombent aux flèches sarrasines ou aux fièvres, Jean survit. Il revient en Flandre non plus comme un simple administrateur de fiefs, mais comme un Miles Christi, un soldat du Christ auréolé de gloire, ayant tenu son rang dans le plus grand affrontement de son temps. Il s'éteint vers 1222, laissant à ses héritiers le souvenir impérissable d'un homme qui a touché la Terre Sainte.

Génération 26 : Au temps de Bouvines

Jean III de CYSOING (ca 1184-ca 1243) & Marie de BOURGHELLES (ca 1186-)

Jean III hérite de la baronnie alors que l'orage gronde sur l'Europe. L'été 1214 marque un tournant sanglant : la bataille de Bouvines éclate à l'horizon de ses propres terres. Le fracas des armes résonne jusqu'aux murs de son château. Vassal du Comte de Flandre, Ferrand de Portugal, Jean se retrouve dans le camp des vaincus face à Philippe Auguste, une position périlleuse qui exige une diplomatie de funambule pour survivre au lendemain de la victoire française.

Mais Jean III n'est pas homme à courber l'échine. Son règne est marqué par une lutte féroce pour l'autorité. Il épouse Marie de Bourghelles, renforçant son ancrage en Pévèle, et se révèle un seigneur d'une intransigeance redoutable. Loin de la piété docile, il entre en conflit ouvert avec les moines de l'abbaye de Cysoing. Ce n'est pas de l'impiété, mais de la politique : il refuse de laisser le pouvoir clérical grignoter ses droits féodaux, défendant bec et ongles ses prérogatives de justice et de taxes, quitte à braver les foudres de l'Église.

Génération 25 : La fondation de la lignée De Thieffries

Jean IV de THIEFFRIES de CYSOING (ca 1200-ca 1254) & Marie de MONTAIGU (ca 1200-)

Avec Jean IV, une nouvelle page s'écrit : celle de l'identité définitive. Issu du tronc puissant des Cysoing, il s'en détache pour fonder sa propre dynastie en recevant en apanage la terre de Thieffries. Ce n'est pas une simple mutation cadastrale, c'est une naissance. Situé à Baisieux, sur cette marche frontière mouvante entre la châtellenie de Lille et le Tournaisis, son fief devient le berceau du patronyme que ses descendants porteront à travers les siècles.

En épousant Marie de Montaigu, Jean IV ancre sa légitimité dans le tissu de la noblesse locale. Ils quittent l'ombre de la forteresse ancestrale pour bâtir leur propre seigneurie : un manoir fortifié ceint de douves, symbole de leur autonomie judiciaire et foncière. Désormais "Sires de Thieffries", ils ne sont plus de simples cadets, mais les maîtres de la justice basse et moyenne, les gestionnaires de la terre et les arbitres de la vie paysanne, posant les premières pierres d'un héritage qui survivra aux châteaux forts.

Génération 24 : L'âge d'Or des Seigneurs

Pierre de THIEFFRIES (ca 1220-1284)

Pierre incarne la stabilité triomphante du « beau XIIIe siècle ». Alors que le royaume de France vit sous la sainte administration de Louis IX, Pierre transforme l'apanage paternel en une seigneurie pérenne. Il n'est plus le pionnier qui s'installe, mais le maître qui s'enracine. Profitant de l'optimum climatique médiéval qui gorge les greniers de blé, il étend l'influence des Thieffries sur les paroisses environnantes de Baisieux. C'est un gestionnaire avisé qui voit ses censives se multiplier, un homme de loi autant que de terre qui rend la justice sous l'orme, à l'image de son roi. Il s'éteint en 1284, patriarche d'une lignée désormais incontournable, ayant vécu l'apogée d'une féodalité apaisée avant que les ambitions des rois maudits ne viennent tout ébranler.

Génération 23 : Le Chevalier sur la faille

Jean V de THIEFFRIES (ca 1240-1295)

Jean V est un homme de l'entre-deux, pris en étau dans le "siècle de fer" naissant. Son existence se déroule sur une faille géopolitique majeure : la frontière mouvante entre l'autorité royale française, incarnée par l'implacable Philippe le Bel, et les ambitions d'indépendance du comte de Flandre, Guy de Dampierre. Pour un seigneur de Baisieux, la neutralité est impossible ; chaque jour est un exercice d'équilibrisme diplomatique pour éviter que ses terres ne soient piétinées par les osts rivaux.

Mais le danger ne vient pas seulement des rois. Jean V est le témoin inquiet d'une révolution sociale : l'éveil politique des grandes cités flamandes. Il voit, avec l'appréhension de sa caste, les bourgeois de Bruges et de Gand armer des milices communales, les Klauwaerts, prêtes à défier l'ordre féodal séculaire. Il s'éteint en 1295, sentant le sol trembler sous ses pieds, épargné par la providence de voir, sept ans plus tard, l'humiliation suprême de la chevalerie dans les boues sanglantes de Courtrai.

Génération 22 : Le survivant du brasier

Gauthier de THIEFFRIES (ca 1265-1329)

Gauthier traverse l'histoire l'épée à la main, témoin d'un monde féodal qui vacille. Son destin se fracasse contre la violence inouïe des guerres franco-flamandes. En 1302, lors de la bataille des Éperons d'Or à Courtrai, il voit l'impensable se produire : les milices bourgeoises massacrent la fleur de la chevalerie française dans la boue, brisant le mythe de l'invincibilité noble.

L'apocalypse le rattrape deux ans plus tard, en août 1304, lors de la terrible bataille de Mons-en-Pévèle. Le carnage a lieu à quelques kilomètres seulement de son fief de Baisieux. Gauthier vit au milieu des colonnes de fumée des villages incendiés par les armées royales de Philippe le Bel. Rescapé de ce chaos où tant de ses pairs ont péri, il consacre ses dernières années à une œuvre de reconstruction titanesque. Dans un pays exsangue, écrasé par les impôts de guerre et les pillages, il doit relever son manoir et repeupler ses terres, assurant la continuité du sang là où le fer a failli tout emporter.

Génération 21 : Le siècle des fléaux

Jacques de THIEFFRIES (ca 1305-1380)

Jacques est le baron des temps maudits. Son siècle n'est pas celui des bâtisseurs, mais des survivants. Dès 1337, il voit sa région devenir le pivot stratégique de la Guerre de Cent Ans, déchirée entre la loyauté féodale envers la France et la nécessité économique de l'alliance anglaise pour la laine. Mais le véritable fléau arrive en 1348. La Peste Noire déferle sur l'Artois et la Flandre avec une violence inouïe.

Jacques accomplit alors l'exploit le plus difficile de son temps : ne pas mourir. Alors que le fléau emporte un tiers de la population européenne, vidant les villages et laissant les moissons pourrir sur pied, il tient bon. Dans un monde rural dévasté, où la mort a rendu la main-d'œuvre plus précieuse que l'or, il doit réinventer la gestion de son fief, luttant contre l'effondrement des rentes et le retour de la friche, assurant la transmission du nom au milieu du chaos.

Génération 20 : Le stratège de la Cité

Jean, Moriel de THIEFFRIES (ca 1340-ca 1420) & Meigne de LA BARRE

Jean de Thieffries, affublé du surnom mystérieux de "Moriel" — évoquant peut-être un teint sombre ou une ascendance maternelle oubliée —, opère la mutation la plus radicale depuis l'an mille. Sentant le vent de l'histoire tourner, il comprend que l'avenir n'est plus seulement dans le donjon, mais dans la cité. Il épouse Meigne de La Barre et acquiert le statut convoité de "Bourgeois de Lille".

Loin d'être un déclassement, c'est une manœuvre de survie brillante. Alors que la Guerre de Cent Ans transforme les campagnes ouvertes en charniers à la merci des chevauchées anglaises, le titre de bourgeois lui offre le privilège inestimable de la protection juridique et physique derrière les murailles de la métropole drapière. Il ne renonce pas à sa noblesse, il la met à l'abri, troquant l'isolement féodal vulnérable contre l'influence politique et la prospérité d'une ville en plein essor sous l'égide des puissants ducs de Bourgogne.

Génération 19 : L'ère bourguignonne

Melchior de THIEFFRIES (ca 1370-ca 1440)

Melchior vit sous les fastes des "Grands Ducs d'Occident". Bien que théoriquement vassal du roi de France, son véritable maître est le Duc de Bourgogne. C'est une époque où Lille et Bruges rivalisent avec Paris. Sa vie se déroule alors que la Flandre, joyau de l'État bourguignon, connaît une prospérité culturelle et économique inouïe. Il gère l'héritage familial dans un monde où le gothique flamboyant s'élance vers le ciel et où le commerce de la laine bat son plein. C'est une période de relative stabilité locale, permettant à la famille de consolider ses assises foncières autour de Baisieux tout en maintenant ses réseaux urbains à Lille.

Génération 18 : L'été indien médiéval

Jean de THIEFFRIES (ca 1400-ca 1470)

Jean de Thieffries traverse une époque bénie et trompeuse : le long règne de Philippe le Bon. C'est l'été indien du Moyen Âge. La Flandre et l'Artois, joyaux de la couronne bourguignonne, brillent d'un éclat sans pareil, rythmés par les fêtes de la Toison d'Or et l'art des primitifs flamands. Jean profite de cette stabilité retrouvée pour faire fructifier le patrimoine familial. Notable respecté, il gère ses terres avec la rigueur d'un homme qui sait que la paix est le terreau de la richesse.

Pourtant, sous les ors et les velours de la cour ducale, il perçoit les craquements de l'édifice. Il est le témoin lucide de la rivalité grandissante entre la superbe indépendance bourguignonne et la patience prédatrice du royaume de France. Jean meurt vers 1470, au crépuscule de cet âge d'or, épargné de justesse par la tempête de feu que l'avènement du duc Charles le Téméraire s'apprête à déchaîner sur ses enfants.

Génération 17 : Le vétéran mutilé

Jean, dit "le Manchot" de THIEFFRIES (ca 1440-1505) & Gisèle POLLET

Jean porte dans sa chair le crépuscule des Ducs de Bourgogne. Son surnom, "Le Manchot", n'est pas une disgrâce, mais un titre de gloire gravé dans le corps. Il appartient à cette génération fracassée qui a vu le rêve grandiose de l'État bourguignon s'effondrer avec la mort de Charles le Téméraire en 1477.

Face aux appétits du roi de France Louis XI qui cherche à démembrer les Pays-Bas, Jean fait le choix des armes. C'est au cœur de ces guerres de succession impitoyables, peut-être dans la fureur de la bataille de Guinegatte, qu'il sacrifie son bras pour défendre l'héritage de Marie de Bourgogne. Mutilé mais indomptable, il revient à Baisieux pour épouser Gisèle Pollet. S'il ne peut plus manier l'épée à deux mains, il dirige désormais son fief avec une autorité redoublée, symbole vivant d'une noblesse qui a payé le prix du sang pour survivre au naufrage de ses princes.

Génération 16 : Le calme avant la tempête

Melchior de THIEFFRIES (ca 1490-ca 1550) & Breuze de BAISIEUX

Fils du vétéran mutilé, Melchior est l'homme de la transition. Il vit sous le sceptre universel de l'empereur Charles Quint, dans une Flandre à son apogée économique mais traversée par des courants spirituels nouveaux. En épousant Breuze de Baisieux, il ne cherche pas l'expansion, mais l'enracinement : il lie définitivement le sort de sa lignée à la glèbe de ce village frontalier.

Son existence est une parenthèse de stabilité trompeuse. S'il profite des "temps modernes" naissants, il perçoit les premiers grondements de la Réforme qui agitent les villes voisines. Il s'éteint vers 1550, dernier gardien de la paix civile, emportant dans la tombe la mémoire d'un monde chrétien uni, juste avant que la Flandre ne s'embrase dans les terribles guerres de religion qui vont ensanglanter la fin du siècle.

Partie V : De l'épée à la plume et à la terre (1530 - 1754)

Génération 15 : Le temps des troubles

Melchior de THIEFFRIES (ca 1530-ca 1586) & Catherine DESFONTAINES (ca 1530-ca 1595)

Si son père a vu les nuages s'amonceler, ce Melchior affronte la foudre. Son existence se déroule sous le règne intransigeant de Philippe II d'Espagne. Il est un sujet des Habsbourg, vivant sur une terre catholique encerclée de menaces, administrée depuis Madrid et Bruxelles, dans des Pays-Bas à feu et à sang. L'année 1566 marque une rupture brutale : la "Furie Iconoclaste" balaie la région, saccageant les églises et brisant les statues.

Melchior et son épouse, Catherine Desfontaines, doivent survivre dans un climat de guerre civile larvée. Ils sont pris en étau entre la rébellion des "Gueux", qui défient l'autorité royale, et la répression féroce du Duc d'Albe et de son Conseil des Troubles. Gérer la seigneurie devient un acte de haute voltige : il faut protéger les récoltes des pillards errants, éviter les accusations d'hérésie de l'Inquisition, et maintenir le cap de la fidélité catholique alors que nombre de leurs voisins et cousins basculent dans la Réforme. C'est une vie de vigilance armée, où la survie de la famille tient à la prudence autant qu'à la foi.

Génération 14 : La Paix des Archiducs

Jean de THIEFFRIES (ca 1565 à Baisieux) & Catherine PAYELLE (ca 1590 à Baisieux)

Avec Jean, né alors que l'odeur de la poudre flotte encore sur les campagnes, s'ouvre le chapitre de la résilience heureuse. Il atteint l'âge d'homme au moment où les Pays-Bas espagnols pansent leurs plaies sous le gouvernement réparateur des Archiducs Albert et Isabelle. Ce n'est plus le temps de la peur, mais celui de la reconstruction baroque.

Jean opère une mutation sociale décisive : il range l'épée pour saisir la plume et la charrue. En épousant Catherine Payelle, issue d'une lignée respectée de la châtellenie de Lille, il transforme la noblesse d'épée en notabilité rurale. Il ne règne plus par la force, mais par l'influence et la terre. Devenu un « coq de village », il incarne cette nouvelle élite paysanne aisée qui, sur les cendres des guerres de religion, rebâtit les églises, redessine les cadastres et relance la prospérité flamande, assurant la pérennité du nom par l'ancrage foncier plutôt que par les armes.

Génération 13 : La voix du Chœur

Martin de THIEFFRIES (ca 1590 à Baisieux - 12 novembre 1640 à Baisieux) & Marie-Catherine BONTE (ca 1605 à Péronne-en-Mélantois - 12 novembre 1676 à Péronne-en-Mélantois)

Martin choisit une voie différente, celle de l'esprit. Installé à Louvil, il endosse la charge de Clerc paroissial, devenant le pivot intellectuel de sa communauté. Dans cette Flandre de la Contre-Réforme, où l'Église réaffirme sa puissance par le baroque et l'éducation, Martin est bien plus qu'un assistant : il est le maître d'école qui apprend à lire aux enfants, le scribe qui consigne les naissances et les morts, et le chantre dont la voix rythme les dimanches.

Il épouse Marie-Catherine Bonte, fondant un foyer ancré dans la piété et le service. Sa mort prématurée en 1640, à l'âge de 50 ans, laisse sa veuve affronter seule les décennies suivantes. Marie-Catherine lui survivra trente-six ans, s'éteignant en 1676, gardienne obstinée de la mémoire familiale alors que les armées de Louis XIV commencent à transformer leurs plaines paisibles en le "Pré Carré" sanglant du Roi-Soleil.

Génération 12 : Témoin du Grand Siècle

Pierre de THIEFFRY (ca 1633 à Louvil - 26 juillet 1715 à Ennevelin) & Caroline de BOULOGNE (ca 1630 à Baisieux - 17 juin 1682 à Ennevelin)

Né à Louvil vers 1633, sujet du Roi d'Espagne Philippe IV, Pierre marque une rupture historique majeure : il est le premier chef de famille, depuis quatre siècles et l'installation de Jean IV, à quitter définitivement le berceau ancestral de Baisieux. Ce déracinement symbolique clôt l'ère de la sédentarité féodale pour ouvrir celle d'une mobilité nouvelle.

Par la guerre de Dévolution, Louis XIV s'empare de la Flandre en 1667. Pierre change de maître sans changer de maison : il devient Français par la conquête, apprenant à vivre sous l'administration du Roi-Soleil. Sa longue existence épouse par ailleurs les contours exacts du règne de Louis XIV. Il est aux premières loges lorsque les armées françaises déferlent sur la région, transformant ses voisins en sujets du Roi-Soleil par la force du canon, et sa famille en roturier perdant tous leurs titres de noblesse. Héritier de la charge cléricale, Pierre doit composer avec une administration royale française centralisatrice et exigeante. Il épouse Caroline de Boulogne, fondant un foyer qui traverse les épreuves des guerres de frontières incessantes. Après la mort de son épouse en 1682, il poursuit sa route solitaire. Il s'éteint à Ennevelin en 1715, l'année même du trépas de Louis XIV, vénérable patriarche de 82 ans ayant vu sa terre natale changer de maître sans jamais perdre son âme.

Génération 11 : L'aristocratie de la charrue

Quentin THIEFFRY (17 décembre 1656 à Ennevelin - ca 1699 à Bersée) & Marie-Elisabeth MAILLART (ca 1655 à Roost-Warendin - 9 janvier 1747 à Bersée)

Avec Quentin, né en 1656, la particule est tombée. La famille s'enracine définitivement dans la terre fertile du Pévèle. Il devient Laboureur à la cense des Wattines, une exploitation majeure de Bersée. Sous l'Ancien Régime, ce titre de "laboureur" le distingue radicalement du simple manouvrier : propriétaire de ses attelages et de son matériel, il dirige les travaux des champs et fait partie de l'élite villageoise, ces "coqs de village" qui forment l'ossature de la société rurale.

Il épouse Marie-Elisabeth Maillart le 7 septembre 1680 à Bersée. Mais le destin de ce foyer bascule prématurément. Quentin décède l'année qui suit la naissance de son fils Emmanuel, le troisième de la fratrie, venu au monde en 1698. La trace exacte de sa fin s'est perdue dans les limbes de l'histoire : le registre contenant les actes de décès se trouvait à la fin du manuscrit paroissial, et le temps n'a pas épargné les dernières pages, aujourd'hui disparues ou illisibles. Face à ce vide et à cette absence soudaine, c'est Jean, le fils aîné, qui prendra courageusement en charge la famille, assurant la survie de la lignée et la gestion des terres.

Génération 10 : Le Maître Maçon

Emmanuel THIEFFRY (7 mars 1698 à Bersée - 28 mars 1754 à Bersée) & Marie-Barbe DURIEZ (16 juin 1695 à Bersée - 22 avril 1772 à Bersée)

Né en 1698, Emmanuel Thieffry incarne le renouveau du XVIIIe siècle. Alors que le Pévèle se relève des guerres incessantes du Roi-Soleil, il choisit de bâtir. Devenant Maître Maçon, il accède à une maîtrise technique respectée. Il ne s'agit pas seulement d'empiler des briques, mais de concevoir et d'édifier ces fermes à cour carrée en « rouges barres » — l'élégant mariage de la brique et de la pierre blanche — qui modèlent encore aujourd'hui le visage du Nord. Il est l'artisan de la modernisation rurale sous Louis XV, un homme de l'art capable de dresser des plans et de diriger des équipes.

Il unit son destin à celui de Marie-Barbe Duriez en 1717, au cœur de leur village de Bersée. C'est une alliance solide, ancrée dans le terroir. Emmanuel s'éteint en 1754, laissant derrière lui des murs faits pour durer des siècles. Marie-Barbe, née en 1695, lui survivra dix-huit ans. Elle s'éteint en 1772, matriarche vénérable témoin de la fin d'un monde, alors que les idées des Lumières commencent à fissurer l'édifice de l'Ancien Régime que son époux avait contribué à consolider.

Partie VI : Révolution et Paupérisation (1732 - 1867)

Génération 9 : Le crépuscule de l'Ancien Régime

Pierre François THIEFFRY (15 mai 1732 à Bersée - 10 décembre 1773 à Bersée) & Henriette Joseph BARATTE (27 janvier 1737 à Bersée - 18 septembre 1794 à Bersée)

Né en 1732 à Bersée, Pierre François reprend le soc de la charrue familiale. Il incarne la dernière génération de laboureurs à vivre sous la stabilité relative de la monarchie absolue, exploitant les terres fertiles du Pévèle. Il s'unit à Henriette Joseph Baratte, elle aussi enfant du pays, née en 1737. Mais le destin frappe tôt : Pierre François meurt prématurément en 1773, à l'âge de 41 ans, laissant à son épouse la lourde charge de la ferme et de l'avenir.

C'est Henriette qui affronte la tempête de l'Histoire. Veuve et chef de famille, elle traverse les années de feu de 1789 à 1794. Elle voit son monde basculer : la fin des privilèges, mais surtout la persécution des « bons prêtres » réfractaires, la levée en masse qui vide les campagnes de leurs fils et l'angoisse de la Terreur. Elle s'éteint à Bersée en 1794, l'année même de la chute de Robespierre, matriarche résiliente qui a maintenu le cap du navire familial alors que les certitudes séculaires volaient en éclats autour d'elle.

Génération 8 : Le Citoyen cultivateur

Louis Joseph THIEFFRY (12 novembre 1767 à Bersée - 23 décembre 1835 à Bersée) & Marie Joseph TRACHEZ (24 octobre 1767 à Ostricourt - 6 novembre 1817 à Bersée)

Né en 1767 à Bersée, sous le règne de Louis XV, Louis Joseph a 22 ans lorsque la Bastille tombe. Sa vie est un tourbillon politique : né sous Louis XV, il devient citoyen de la République, voit passer l'aigle de Napoléon Ier, et finit ses jours sous le retour des Rois (Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe). Il a connu cinq régimes différents sans jamais quitter Bersée. Il appartient à cette génération charnière dont la jeunesse est percutée de plein fouet par le souffle révolutionnaire. Le vocabulaire même de sa vie change : fils de « Laboureur », il devient officiellement « Cultivateur », un terme républicain plus égalitaire qui masque pourtant un début d'effritement social.

Il traverse la tourmente de la Terreur et les guerres napoléoniennes en restant ancré à sa terre, voyant sans doute les conscrits du village partir pour l'Europe entière. C'est sous le Directoire, en 1796, qu'il épouse à Bersée Marie Joseph Trachez, native de la même paroisse. Le couple vit les soubresauts du siècle : l'Empire, l'occupation cosaque de 1815, puis le retour des Bourbons. Marie Joseph s'éteint prématurément en 1817, aux premières heures de la Restauration. Louis Joseph lui survit dix-huit ans, témoin impuissant de la lente fragmentation de son héritage foncier, grignoté par le Code Civil et les partages. Il meurt en 1835, sous Louis-Philippe, laissant une descendance nombreuse mais dont l'horizon économique se rétrécit dangereusement.

Génération 7 : Le bûcheron et l'exode

Pierre François THIEFFRY (7 juillet 1797 à Bersée - 21 avril 1867 à Bersée) & Aldegonde Joseph MARQUETTE (15 avril 1806 à Leforest - 12 février 1887 à Bersée)

Avec Pierre François, né en 1797 à Bersée, le déclassement social devient tangible. Il n'est plus fermier, mais bûcheron. C'est l'ouvrier qui vend la force de ses bras, travaillant dans les forêts de Phalempin ou les bois d'Ostricourt. C'est une vie rude, physique, soumise aux intempéries. En 1831, il épouse Aldegonde Marquette à Leforest.

Après leur mariage, le couple s'installe à Bersée. C'est là qu'ils mourront, Pierre François en 1867 et Aldegonde en 1887. Bien qu'ils restent attachés à leur terre natale, ils sont les témoins de la métamorphose brutale de la région, alors que les chevalements commencent à hérisser l'horizon voisin, annonçant l'ère industrielle qui happera leurs descendants.

Partie VII : Le peuple de la Mine (1845 - 1930)

Génération 6 : La condition domestique

Henriette Catherine THIEFFRY (6 janvier 1845 à Bersée - 7 avril 1871 à Bersée) & Jules DÉPRET (17 juillet 1841 à Mons-en-Pévèle - 22 mars 1929 à Bersée)

Née le 6 janvier 1845 à Bersée, Henriette Catherine incarne le destin souvent invisible des femmes du peuple au XIXe siècle. Dès l'adolescence, elle quitte le foyer familial pour se placer. Elle devient domestique, probablement au service des notables de Mons-en-Pévèle ou des fermes environnantes. C'est dans cette condition de service qu'elle rencontre Jules Dépret, né le 17 juillet 1841 à Mons-en-Pévèle, partageant avec lui une existence de labeur. Ils scellent leur union le 11 octobre 1865 à Bersée.

Leur histoire est fauchée en plein vol. Henriette s'éteint brutalement le 7 avril 1871, à seulement 26 ans, emportée au lendemain de l'« Année Terrible », marquée par la guerre franco-prussienne et les épidémies. Jules, veuf avant d'avoir trente ans, ne se remariera jamais. Il traverse le siècle en solitaire, survivant cinquante-huit ans à son épouse disparue. Il s'éteint le 22 mars 1929 à Bersée, vénérable témoin d'un monde passé de la lampe à huile à l'électricité, gardien silencieux d'un amour de jeunesse figé dans le temps.

Génération 5 : L'ombre des terrils

Léontine DESPREZ (11 novembre 1869 à Bersée - 26 décembre 1950 à Leforest) & Henri "Léon" MARCOUT (13 septembre 1858 à Mons-en-Pévèle - 30 juillet 1898 à Leforest)

Léontine, orpheline durant toute son enfance, travaille d'abord comme journalière agricole. Elle épouse Henri Marcout, dit « Léon », brasseur de métier exerçant près du Château Royaux. Le couple s'installe définitivement à Leforest, village en mutation devenant cité minière. Henri meurt prématurément en 1898. Léontine, veuve à 29 ans, élève seule sa famille avec un courage inébranlable. Marquée par son propre passé et celui de son beau-père Désiré Marcout — enfant abandonné à l'Hospice puis adopté à Mons-en-Pévèle —, elle transforme son foyer de la rue Jean Jaurès en refuge. Jusqu'à la fin de sa vie, elle y accueillera et veillera sur des enfants abandonnés ou orphelins, offrant la chaleur d'une famille à ceux qui, comme elle et les siens, en avaient été privés.

Génération 4 : Les Gueules Noires et la Grande Guerre

Alphonse MARCOUT (14 avril 1889 à Mons-en-Pévèle - 21 novembre 1935 à Leforest) & Marthe DELMER (13 novembre 1895 à Leforest - 18 janvier 1973 à Leforest)

Alphonse Marcout, né en 1889, est un enfant de la mine dont le destin est percuté par la Grande Guerre. Père de deux enfants et marié, il est mobilisé dès le 1er août 1914 au sein du 148e Régiment d'Infanterie. Loin des corons, il connaît l'enfer des tranchées jusqu'à sa capture, le 5 mai 1915, dans les combats du bois d'Ailly. Envoyé en Allemagne au camp de Galgenberg, il ne reverra sa terre natale qu'après l'armistice.

Le retour est amer. À Leforest, son foyer est vide : sa première épouse et ses deux enfants sont partis, disparus à jamais dans le chaos du conflit. Prisonnier d'un mariage fantôme qu'il ne peut dissoudre, Alphonse reconstruit sa vie en concubinage avec Marthe Delmer. Devenu mineur de fond, il reprend le combat quotidien sous la terre, participant aux luttes sociales de l'entre-deux-guerres, avant de succomber en 1935 à la silicose, usé par le charbon et l'histoire.

Alphonse MARCOUT & André DELMER – Deux générations de mineurs à la Fosse 6 d'Ostricourt

Génération 3 : Le couple phare de la Mémoire

André DELMER (28 juillet 1930 à Leforest - 5 octobre 1999 à Seclin) & Marie-Thérèse DHAINAUT (11 août 1936 à Auby - 25 octobre 2020 à Dechy)

J'ai passé des années à traquer la pourpre de Charlemagne à travers les siècles, mais le véritable cœur battant de cette généalogie, le couple phare, ce sont eux : André et Marie-Thérèse, mes grands-parents maternels. André Delmer, né en 1930, porte les stigmates d'une enfance brisée : orphelin de père à cinq ans, il perd sa sœur jumelle presque au même moment. Il devient un homme taiseux, avare de mots sur le passé, n'évoquant que le souvenir fugace d'une grand-mère cabaretière à Leforest qui jouait de l'accordéon.

Lui aussi descend au fond, dès l'âge de 14 ans. Il traverse l'époque de la Nationalisation et de la « Bataille du Charbon ». Il épouse Marie-Thérèse Dhainaut en 1955. Si c'est ma grand-mère qui m'a transmis la passion du récit et la mémoire vive de la famille, c'est lui qui, par son silence et son exemple, m'en a légué les valeurs. Bien avant que le dernier chevalement de Leforest ne tombe, il m'emmenait, tout petit, sur ces lieux où il a œuvré jusqu'à sa retraite le 1er août 1980. Sans jamais savoir qu'il était le descendant direct du « Père de l'Europe », ce mineur m'a transmis en toute humilité la seule noblesse qui vaille : celle du travail et de la dignité. Il s'éteint en 1999, témoin de la fin d'un monde, mais bâtisseur du mien.

Génération 2 : Jardin secret

M. DELMER & J-M. SUERINCK

Je préfère rester discret sur mes parents. Afin de protéger leur vie privée, c'est le seul couple sur lequel vous ne trouverez aucune information sur mon site. Mais promis, ma mère est bien la fille d'André !

Génération 1 : L'héritier

Emile SUERINCK

En 1986, à Douai, naît un enfant. Il reçoit le prénom d'Emile. Il ne le sait pas encore, mais son code génétique est une archive vivante. Dans ses veines coule le sang sacré de Charlemagne, la fureur politique des Comtes de Vermandois, la piété des seigneurs de Cysoing, l'encre des clercs de Louvil, la sueur des laboureurs de Bersée et la poussière de charbon des mineurs de Leforest.

Cet enfant, c'est moi.

Je suis Emile Suerinck. Et ceci est mon histoire, celle d'une résilience millénaire qui a transformé des empereurs en mineurs, prouvant que la véritable noblesse ne réside pas dans les titres, mais dans la capacité à traverser le temps et à transmettre la vie.

Je continue aujourd'hui de transmettre ce que mes aïeux m'ont légué : ceux de la lignée directe tracée ici, mais aussi la multitude des autres branches, chacune riche de ses propres épopées. À travers le prisme de ces quarante-et-une générations qui m'ont précédé, des échos inattendus résonnent dans ma propre existence.

J'ai cru me reconnaître l'espace d'un instant dans le destin d'Henriette Thieffry. Si je n'ai pas partagé sa condition domestique, mon passé de Maître d'Hôtel a fait vibrer cette corde sensible du service. Puis, le cours de la vie m'a imposé un changement de cap, un retour aux études pour devenir documentaliste et archiviste. C'est là que la boucle du temps s'est refermée : comme Martin de Thieffries, l'humble clerc paroissial de Louvil au XVIIe siècle, c'est à mon tour, quatre cents ans plus tard, de veiller sur les registres paroissiaux du Diocèse de Lille, gardien moderne d'une mémoire d'encre et de papier.

Quant au Moyen Âge, il est mon domaine de prédilection depuis l'enfance. Quel frisson délicieux pour le généalogiste de toucher du doigt ces ancêtres lointains ! J'en tiens pour preuve le soupir de mes camarades de primaire, voyant la récréation fondre à vue d'œil lorsque Madame Polinski, ma professeure de CM1, nous dispensait son cours d'histoire : j'avais toujours une ultime question à poser. Cette passion est viscérale. Elle se nourrit du plaisir de visiter des châteaux forts, de déambuler au milieu des tentes d'un camp médiéval, ou de se laisser emporter par une musique qui, pour moi, tisse un lien indicible avec cette époque. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai vénéré cette période et la figure tutélaire de Charlemagne. Faut-il y voir la résurgence de souvenirs ancestraux, la vibration d'une mémoire enfouie qui se réveille enfin ?

Au terme de cette quête qui m'a mené jusqu'à Charlemagne, mon ancêtre à la quarante-deuxième génération, le frisson me saisit. Face à cette longue procession d'aïeux qui s'étire dans la brume des siècles, on ne peut que se sentir humble et tout petit. Je contemple leurs destins mêlés, leurs joies fugaces et leurs peines immenses, avec une gratitude silencieuse. Car cette immense fresque ne tient qu'à un fil. Si l'un d'entre eux, un seul parmi cette multitude, avait, ne serait-ce qu'une fois, pris une décision différente, détourné le regard ou choisi un autre chemin, la chaîne de la vie se serait rompue. Je ne serais pas là aujourd'hui pour être le gardien de leur mémoire et vous raconter cette incroyable généalogie.


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Commentaires

Evelyne, Tout Simplement
il y a 8 heures

J'ai des Delmer (ou Delemere) dans ma généalogie.. du côté de Nomain..