Bienvenue dans ce tout premier article du #ChallengeAZ 2026 ! L'an dernier, nous avions parcouru ensemble l'alphabet des sources généalogiques, des Archives départementales jusqu'au Zeste de curiosité. Cette année, je vous propose un voyage différent, plus intime, et à mes yeux plus nécessaire : « Elles : Sortir nos aïeules de l'ombre ». Pendant 26 jours, nous allons partir à la recherche de celles que nos arbres réduisent trop souvent à une date, un prénom et un « nom de jeune fille ». Et pour ouvrir le bal, j'ai choisi celle qui a ouvert la porte à tous les autres : A, comme Accoucheuse.
Et si la première personne à avoir tenu votre arrière-arrière-grand-mère dans ses bras n'était pas sa mère… mais une voisine dont vous n'avez jamais retenu le nom ?
Une nuit de février, quelque part dans un village de Flandre, à la fin du XVIIIe siècle. Il gèle. Dans la ferme, une femme est en travail depuis la veille. Le mari, éperdu, a couru frapper chez « la mère-sage ». Elle arrive avec sa lanterne, ses linges, un peu d'eau dans une fiole. Elle sait que si l'enfant naît trop faible, c'est elle qui devra le baptiser, sur-le-champ, avant que le curé n'ait le temps d'arriver. Elle sait aussi, peut-être, qu'elle reviendra dans cette maison pour les sept ou huit enfants suivants.
Cette femme a assisté à la naissance de centaines de vos ancêtres. Son nom se cache, discret, dans des milliers d'actes que vous avez déjà eus sous les yeux. Et pourtant, presque personne ne le relève. Les Flamands l'appelaient vroedvrouw, « la femme sage » ; nos registres disent matrone, mère-sage, bonne-mère, sage-femme, accoucheuse. Aujourd'hui, nous allons apprendre à la reconnaître, à la suivre d'acte en acte, et à reconstituer sa vie. Vous verrez : une fois qu'on l'a repérée, on la voit partout.
Chapitre 1 – Matrone, mère-sage, sage-femme : qui est l'accoucheuse ?
Pendant des siècles, accoucher est une affaire de femmes, entre femmes. L'accoucheuse n'est pas un médecin : c'est une voisine d'expérience, souvent veuve ou mère de famille nombreuse, qui a appris « sur le tas » en aidant d'autres femmes. Pour bien la chercher, il faut d'abord savoir qu'il en existe plusieurs visages selon l'époque et le lieu.
Trois figures à distinguer
- La matrone de village. C'est la figure la plus répandue sous l'Ancien Régime. Elle est choisie par la communauté ; dans certaines paroisses, ce sont même les femmes du village réunies en assemblée qui l'élisent. Le curé vérifie surtout une chose : qu'elle sait baptiser correctement. Elle prête alors serment entre ses mains.
- La sage-femme « jurée » des villes. Dans les villes, l'accoucheuse est plus encadrée : elle passe un examen devant des chirurgiens ou des médecins et prête serment devant une autorité (magistrat de la ville, juge). Elle participe parfois à la police des mœurs, par exemple en examinant les femmes soupçonnées d'avoir caché une grossesse.
- Le chirurgien-accoucheur. À partir du XVIIIe siècle, l'homme entre dans la chambre de l'accouchée, d'abord en ville et chez les familles aisées, puis pour les accouchements difficiles. La sage-femme doit de plus en plus souvent « appeler le chirurgien ».
Le XVIIIe siècle part en guerre contre les matrones
À partir des années 1750, médecins, administrateurs et curés dénoncent l'ignorance des matrones de campagne, accusées de tuer mères et enfants par des gestes brutaux. Derrière cette campagne, il y a une obsession de l'époque : la peur que le royaume se dépeuple.
C'est dans ce contexte qu'apparaît une femme hors du commun : Angélique du Coudray. Maîtresse sage-femme parisienne, elle obtient en 1757 un brevet du roi pour enseigner l'art des accouchements dans tout le royaume. De 1759 à 1783, elle sillonne la France et forme plusieurs milliers d'élèves. Son arme secrète ? Une « machine » : un mannequin grandeur nature en tissu, cuir et coton, qui reproduit le bassin d'une femme et un enfant à naître. Les élèves s'y exercent à retourner un enfant qui se présente mal. Un exemplaire de cette machine est toujours conservé au musée Flaubert et d'histoire de la médecine de Rouen.
Le saviez-vous ?
En 1786, le contrôleur général des finances Calonne lance une grande enquête nationale sur les médecins et chirurgiens du royaume. C'est le subdélégué d'Hesdin, en Artois, qui propose à l'intendant de Lille d'y ajouter les sages-femmes. L'idée est retenue. Cette enquête de 1786 est considérée comme la première photographie nationale des sages-femmes de France. Nos provinces du Nord sont donc à l'origine de ce premier recensement des accoucheuses !
1803 : naissance d'une profession
La Révolution balaie les anciennes corporations. Il faut attendre la loi du 19 ventôse an XI (10 mars 1803) pour que la sage-femme devienne une professionnelle de santé reconnue par l'État. Désormais :
- chaque département doit ouvrir, dans son hospice le plus fréquenté, un cours d'accouchement annuel et gratuit ;
- l'élève doit suivre au moins deux cours et avoir pratiqué des accouchements pendant plusieurs mois ;
- elle passe un examen devant un jury médical et reçoit un diplôme, qu'elle fait enregistrer au tribunal et à la sous-préfecture ;
- son nom figure sur la liste officielle des praticiens du département.
Au fil du XIXe siècle s'installent deux classes de sages-femmes : celles de première classe, formées à Paris ou en faculté, qui peuvent exercer partout, et celles de seconde classe, formées dans les cours départementaux. La seconde classe disparaît en 1916, ce qui unifie enfin la profession. On estime qu'environ 60 000 sages-femmes ont été formées en France au cours du XIXe siècle.
Pour le généalogiste, ces textes sont une aubaine : chaque étape de la réglementation a produit des archives. La frise ci-dessous résume les grandes dates à retenir.
Trois siècles et demi séparent l'édit d'Henri II de l'unification du diplôme : chaque étape a laissé des archives que vous pouvez exploiter.
Chapitre 2 – Sous l'Ancien Régime : débusquer l'accoucheuse dans les registres
Avant 1792, l'accoucheuse n'a pas de « fiche » à son nom. Pour la retrouver, il faut lire les actes de baptême et de sépulture avec un œil neuf, puis pousser la porte des archives judiciaires.
Dans les registres paroissiaux : l'ondoiement, sa signature
La mission première de la matrone, aux yeux de l'Église, est de sauver l'âme de l'enfant. Si le nouveau-né est en danger de mort, elle l'ondoie immédiatement : elle verse de l'eau sur sa tête en prononçant les paroles du baptême. Le curé l'inscrit ensuite dans son registre. C'est là que son nom apparaît. Cherchez des formules comme :
- « ondoyé à la maison par Marie Sauvage, sage-femme, à cause du péril » ;
- « baptisé sous condition, ayant été ondoyé par la sage-femme » ;
- dans les sépultures : « enfant né et ondoyé par la mère-sage, décédé peu après ».
Ces mentions sont précieuses à double titre. Elles nous donnent le nom de l'accoucheuse. Et elles signalent une naissance difficile, souvent suivie d'un décès de l'enfant, parfois de la mère (nous en reparlerons à la lettre G, comme Gésine).
Ouvrez l'œil sur d'autres traces :
- Le serment ou l'élection. Certains curés ont recopié dans leur registre l'acte par lequel une femme a été choisie comme sage-femme de la paroisse, parfois avec la liste des femmes présentes. Ces pages se trouvent souvent en fin d'année ou en marge.
- La marraine de circonstance. Lorsqu'un enfant naît hors mariage ou que la famille est isolée, il arrive que la sage-femme soit choisie comme marraine. Un même nom de femme qui revient comme marraine d'enfants « illégitimes » doit vous mettre la puce à l'oreille.
- Les visites pastorales. Lors de ses tournées, l'évêque ou son délégué interroge le curé sur l'état de sa paroisse, y compris sur l'accoucheuse. Ces procès-verbaux sont conservés dans les archives des évêchés (série G des Archives départementales).
Les déclarations de grossesse : quand la loi surveille le ventre des femmes
C'est sans doute la source la plus émouvante – et la plus dure – de cet article. En février 1556, un édit du roi Henri II s'attaque aux infanticides. Toute femme non mariée ou veuve qui aurait caché sa grossesse et son accouchement, et dont l'enfant serait mort sans baptême ni sépulture chrétienne, sera présumée l'avoir tué. La peine prévue est la mort.
Pour se protéger de cette présomption, la future mère a donc tout intérêt à déclarer sa grossesse. L'édit est renouvelé en 1586, puis en 1708 par Louis XIV, qui ordonne aux curés de le lire en chaire tous les trois mois. Imaginez la scène, dimanche après dimanche, devant toute la paroisse.
Que contient une déclaration ? Devant un juge, un greffier, parfois un notaire, la jeune femme indique :
- son nom, son âge, son métier (très souvent servante ou fileuse) et son domicile ;
- les noms de ses parents, ou de son défunt mari si elle est veuve ;
- le terme approximatif de sa grossesse ;
- et souvent le nom de l'homme « des œuvres duquel » elle est enceinte, avec les circonstances : promesse de mariage, maître de maison, valet de ferme, soldat de passage.
Pour le généalogiste face à un enfant « de père inconnu », c'est parfois la seule pièce qui livre le nom du père. Mais attention à ne pas en attendre des miracles : une femme qui comptait mener sa grossesse à terme au vu de tous n'avait souvent aucune raison de faire cette démarche.
Et l'accoucheuse dans tout cela ? Elle est au premier rang. C'est elle que la justice appelle pour examiner une femme soupçonnée d'avoir caché une grossesse. Et dans certaines régions, c'est elle qui, au plus fort des douleurs, pressait la mère de nommer le père, une parole réputée sincère à ce moment-là.
Où chercher ? L'édit ne précisait pas devant qui faire la déclaration. Les pièces sont donc dispersées :
- Série B (juridictions d'Ancien Régime) : bailliages, prévôtés, justices seigneuriales, justices échevinales ;
- Série E (notaires) : certaines déclarations ont été reçues par acte notarié ;
- Archives communales anciennes (souvent cotées FF, police et justice) dans les villes qui rendaient la justice ;
- après la Révolution, quelques femmes continuent à déclarer leur grossesse devant le juge de paix (série U)
Nord et Pas-de-Calais : n'oubliez pas que l'Artois, la Flandre et le Cambrésis ne sont devenus français qu'entre 1659 et 1678. Avant ces dates, ce sont les lois des Pays-Bas espagnols qui s'appliquent, pas les édits du roi de France. Pour nos régions, cherchez donc d'abord dans les fonds des échevinages et des justices locales, et tapez simplement « grossesse » dans le moteur de recherche des inventaires en ligne des Archives du Nord et du Pas-de-Calais.
Ces déclarations sont rarement numérisées et beaucoup ont disparu. Mais quand on en trouve une, c'est la voix d'une aïeule qui nous parvient, avec ses mots, ses peurs, et parfois sa colère. Nous y reviendrons longuement à la lettre F, comme Fille-mère.
Chapitre 3 – Après 1792 : quand l'accoucheuse déclare la naissance
Avec l'état civil laïque, l'accoucheuse change de rôle. Elle ne baptise plus (officiellement), mais elle devient, dans certains cas, celle qui porte l'enfant devant le maire. Et c'est là que, pour nous, tout devient intéressant.
Ce que dit la loi
L'article 56 du Code civil est limpide. La naissance est déclarée par le père ; à défaut du père, par les médecins, chirurgiens, sages-femmes, officiers de santé ou autres personnes ayant assisté à l'accouchement ; et si la mère a accouché hors de chez elle, par la personne qui l'a accueillie. La déclaration doit être faite dans les trois jours, et l'enfant présenté à l'officier d'état civil.
Lire un acte déclaré par l'accoucheuse
Retenez bien ces trois mots : à défaut du père. Ils sont la clé de lecture de tout ce chapitre.
« Par-devant nous, maire, a comparu Marie-Josèphe D., âgée de cinquante-deux ans, accoucheuse, demeurant en cette commune, laquelle nous a déclaré que Rosalie L., âgée de vingt et un ans, fileuse, est accouchée hier à dix heures du soir en sa demeure d'un enfant du sexe féminin, qu'elle nous a présenté et auquel elle a donné le prénom de Sophie… »
Cet acte est une mine d'informations, à condition de se poser les bonnes questions. Quand le déclarant est une sage-femme, c'est que le père ne pouvait pas, ou ne voulait pas, déclarer. Quatre situations sont possibles :
- L'enfant est naturel. C'est de très loin le cas le plus fréquent. Aucun père n'est nommé, ou il est dit « inconnu ». L'enfant porte le nom de sa mère (ce sera notre lettre P, comme Patronyme).
- Le père est mort avant la naissance. On parle d'enfant posthume. Cherchez un acte de décès du père dans les neuf mois qui précèdent.
- Le père est absent. Marin, soldat, ouvrier saisonnier parti aux moissons, détenu… L'acte le précise parfois.
- La mère a accouché hors de chez elle. Chez une parente, chez une logeuse ou dans une maternité. Dans les grandes villes comme Lille, de nombreuses naissances de mères pauvres ou célibataires sont ainsi déclarées par le personnel de l'hospice.
Piège à éviter : quand le père déclare lui-même, l'accoucheuse disparaît de l'acte. Son absence ne veut donc pas dire qu'il n'y avait pas de sage-femme ! Elle était presque toujours là, simplement invisible.
Le paradoxe de la témoin interdite
Voici un détail qui dit tout de la place des femmes au XIXe siècle. L'accoucheuse peut déclarer une naissance, elle connaît mieux que quiconque les circonstances de l'accouchement… mais elle ne peut pas être témoin de l'acte. Jusqu'à la loi du 7 décembre 1897, seuls des hommes peuvent servir de témoins dans les actes d'état civil. Regardez les deux témoins de vos actes de naissance avant cette date : toujours deux hommes, souvent le garde champêtre, l'instituteur ou un voisin de la mairie.
Regardez aussi la fin de l'acte. L'accoucheuse a-t-elle signé ? Ou a-t-elle « déclaré ne savoir signer » ? Une sage-femme diplômée sait écrire ; une matrone de village à l'ancienne, pas toujours. La signature est un premier indice pour savoir à qui vous avez affaire (nous y reviendrons à la lettre X).
Les naissances qui n'ont pas d'acte de naissance
Dernière piste, la plus triste. Quand un enfant meurt avant d'avoir été déclaré, l'officier d'état civil dresse un acte d'enfant « présenté sans vie ». Ces actes sont classés dans les registres de décès, pas de naissances. Et ils sont très souvent déclarés par la sage-femme. Si une famille de votre arbre présente un « trou » inexpliqué de trois ou quatre ans entre deux enfants, feuilletez les décès de ces années-là : l'accoucheuse vous attend peut-être, avec un enfant que personne n'a jamais inscrit dans l'arbre.
Chapitre 4 – Reconstituer la carrière d'une sage-femme
Vous avez repéré une accoucheuse dans vos actes ? Peut-être même figure-t-elle parmi vos ancêtres directes ? Il est temps de lui rendre sa biographie. Bonne nouvelle : après 1803, la sage-femme est l'une des rares femmes du XIXe siècle à laisser derrière elle un véritable dossier administratif. Voici sept pistes, de la plus simple à la plus pointue.
1. Son propre état civil
Commencez par la base : sa naissance, son ou ses mariages, son décès. Beaucoup d'accoucheuses exercent après le veuvage, quand il faut bien vivre. Son acte de décès indique souvent sa profession jusqu'au bout : « veuve X, sage-femme ».
2. Les recensements
À partir de 1836, les listes nominatives indiquent la profession de chaque habitant. C'est souvent là qu'on découvre qu'une aïeule était « sage-femme » ou « accoucheuse ». Suivez-la d'un recensement à l'autre : vous saurez quand elle commence, quand elle s'arrête, et parfois si une fille ou une nièce prend la relève sous le même toit. Le métier se transmettait volontiers en famille.
Attention dans le Nord : la collection départementale des recensements y est très lacunaire. Seul le recensement de 1906 est complet ; pour les autres années, seules certaines communes ont conservé leurs listes. Consultez la liste des recensements conservés publiée par les Archives du Nord, et pensez aux archives municipales. Dans le Pas-de-Calais, les collections sont bien plus complètes.
3. Les archives de la préfecture (série M)
C'est le cœur de la recherche pour le XIXe siècle. Dans la sous-série 5 M (Santé publique et hygiène) de la plupart des Archives départementales, cherchez :
- les listes nominatives du personnel médical (médecins, officiers de santé, pharmaciens et sages-femmes), dressées régulièrement par commune ou par arrondissement ;
- les registres d'inscription des diplômes, où chaque sage-femme faisait enregistrer son titre pour avoir le droit d'exercer ;
- les procès-verbaux des jurys médicaux qui faisaient passer les examens ;
- les dossiers des élèves sages-femmes envoyées au cours d'accouchement, souvent avec une bourse du département ;
- les rapports sur la vaccination contre la variole, à laquelle les sages-femmes participaient.
Attention dans le Pas-de-Calais : aux Archives du Pas-de-Calais, de nombreux documents de la préfecture antérieurs à 1940 ont été classés dans la série 1 W et non dans la série M. Si vous ne trouvez rien en M, explorez les inventaires de 1 W.
4. Les délibérations du conseil général
Tout au long du siècle, les cours d'accouchement et le choix des élèves boursières reviennent à chaque session du conseil général. Ces procès-verbaux imprimés sont souvent consultables en ligne (Gallica, sites des Archives). On y trouve le budget du cours, le nom du professeur et, parfois, celui des jeunes femmes envoyées en formation par leur canton.
5. Les cours d'accouchement et les maternités
Votre aïeule a forcément été formée quelque part. Dans le Nord, le département rémunère à partir des années 1840 un professeur d'accouchement rattaché à l'école de médecine, puis à la faculté de médecine de Lille. Les élèves de l'École départementale pratiquent à la maternité des Hospices de Lille, installée d'abord à l'hôpital Saint-Sauveur, puis à l'hôpital de la Charité à partir de 1886. En 1882, les Facultés catholiques ouvrent aussi leur propre école de sages-femmes à la maternité de la Sainte-Famille, avec l'ambition de former une quinzaine de sages-femmes par an pour le Nord et le Pas-de-Calais.
Les archives hospitalières (registres d'élèves, registres d'accouchements) sont conservées soit par l'hôpital, soit déposées aux Archives départementales, généralement dans la série H-dépôt. (Hélas, ces documents ne sont pas encore numérisées. Les archives municipales possèdent d'ailleurs un fond bien plus complet !)
6. Les imprimés officiels et les annuaires
La loi de 1803 imposait la publication de listes officielles du personnel médical de chaque département. Ces listes imprimées, comme les annuaires départementaux du XIXe siècle, sont souvent numérisées sur Gallica. Pour le Nord, pensez à l'Annuaire statistique du département du Nord, publié dès le début du siècle par Sébastien Bottin, le futur « Bottin ».
7. La presse ancienne
C'est là que la sage-femme sort vraiment de l'ombre. Vous y trouverez :
- ses annonces : « Madame X, sage-femme de 1re classe, reçoit des pensionnaires » ;
- les remises de médailles ou les félicitations du préfet ;
- et, plus sombre, les procès : exercice illégal de la médecine, accouchement qui tourne mal, et surtout avortement. Les cours d'assises du XIXe siècle ont jugé de nombreuses sages-femmes accusées d'avoir aidé des femmes à interrompre une grossesse. Pour le généalogiste, un tel dossier (série U) est une source d'une richesse inouïe sur la vie des femmes de tout un quartier.
Un réflexe : tapez le nom de votre accoucheuse entre guillemets dans Gallica et RetroNews, en ajoutant « sage-femme ». Les résultats peuvent être surprenants.
Chapitre 5 – Étude de cas : sur les traces de Marie-Josèphe, accoucheuse de village
Pour mettre tout cela en pratique, reprenons l'acte reconstitué du chapitre 3. Marie-Josèphe D. est un personnage fictif, mais chaque étape de cette enquête est celle que vous pourrez suivre avec votre propre accoucheuse. Notre point de départ : un simple acte de naissance de 1843, dans un village de la Pévèle.
Étape 1. L'indice : un déclarant inhabituel
Nous cherchions la naissance de Sophie L., notre ancêtre. Nous la trouvons, mais le déclarant n'est pas son père : c'est « Marie-Josèphe D., 52 ans, accoucheuse ». Aucun père n'est nommé. Sophie est donc une enfant naturelle, et sa mère Rosalie, 21 ans, est fileuse. Premier réflexe : noter le nom de l'accoucheuse. Elle est le seul témoin direct de cette naissance.
Étape 2. Feuilleter toute l'année
Plutôt que de refermer le registre, nous le parcourons en entier. Marie-Josèphe y apparaît une dizaine de fois en 1843 : pour des enfants naturels, pour un enfant posthume, pour deux mères dont le mari est « absent pour son service ». Nous repérons aussi son nom dans les décès, comme déclarante d'un enfant « présenté sans vie ». Elle est manifestement l'accoucheuse attitrée du village.
Étape 3. Son état civil et les recensements
Son âge nous oriente vers une naissance vers 1791. Les tables décennales nous mènent à son mariage en 1812 avec un tisserand, puis au décès de celui-ci en 1834. Par chance, le recensement de 1836 a été conservé pour sa commune, ce qui est loin d'être le cas partout dans le Nord. Il la montre « veuve, sage-femme », avec trois enfants. Tout s'éclaire : c'est le veuvage qui l'a poussée vers ce métier, pour faire vivre sa famille. Sans ce recensement, les actes de naissance qu'elle déclare et son acte de décès nous auraient donné la même information, avec un peu plus de patience. Nous retrouverons ce schéma à la lettre V, comme Veuves.
Étape 4. Le diplôme
Direction les Archives du Nord, sous-série 5 M. Dans le registre d'inscription des diplômes de l'arrondissement, nous trouvons son nom : sage-femme de seconde classe, reçue après avoir suivi le cours d'accouchement de Lille. Une veuve de village, fille de journalier, qui part étudier en ville à plus de 40 ans : voilà un détail qu'aucun acte d'état civil ne nous aurait révélé.
Étape 5. La presse et les imprimés
Sur Gallica, son nom apparaît dans une liste officielle des sages-femmes du département. Quelques années plus tard, un journal local la cite parmi les personnes félicitées pour leur zèle dans la vaccination des enfants de la commune.
Étape 6. Le dernier acte
Marie-Josèphe meurt en 1861. Le déclarant est son gendre. Mais une ligne retient notre attention : sa fille, mentionnée dans l'acte, est elle aussi… « sage-femme ». Le relais est passé.
En six étapes, nous sommes passés d'un nom croisé au détour d'un acte à un véritable portrait : une veuve courageuse, une femme formée et diplômée, un pilier de son village, qui a vu naître des centaines d'enfants, dont l'un de nos ancêtres. Et une lignée de femmes qui se transmettent un savoir.
À vous de jouer !
Choisissez une commune de votre arbre et une année au hasard entre 1820 et 1880. Comptez les naissances qui n'ont pas été déclarées par le père. Qui les a déclarées ? Le même nom revient-il ? Vous venez peut-être de rencontrer l'accoucheuse de vos ancêtres. Racontez-moi ce que vous avez trouvé en commentaire !
Conclusion – La première femme de toutes nos histoires
L'accoucheuse est un paradoxe vivant. Elle est partout dans nos archives, et pourtant presque personne ne la regarde. Elle a vu naître nos ancêtres, elle a baptisé ceux qui ne vivraient pas, elle a porté devant le maire les enfants que leur père ne voulait pas reconnaître. Elle a parfois été la seule à connaître le nom de ce père. Elle a été surveillée par le curé, examinée par les chirurgiens, encadrée par l'État, jugée par les tribunaux. Et elle a su, au XIXe siècle, devenir l'une des premières femmes à exercer une profession diplômée.
La prochaine fois que vous ouvrirez un acte de naissance, prenez dix secondes de plus. Regardez qui déclare. Regardez qui ondoie. Derrière ce nom souvent ignoré se cache une femme qui mérite, elle aussi, une place dans votre arbre. Ou au moins dans votre récit.
Et vous ? Avez-vous déjà croisé une accoucheuse dans vos recherches ? Peut-être en compte-t-elle parmi vos ancêtres directes ? Partagez son histoire en commentaire : j'ai hâte de vous lire, et vos découvertes enrichiront les prochains articles.
Dans notre prochain article pour le #ChallengeAZ, nous quitterons la chambre de l'accouchée pour franchir une porte cochère, au cœur de nos villes flamandes. Derrière de hauts murs, autour d'une cour plantée d'arbres, vivaient des femmes sans mari et sans vœux, qui travaillaient, priaient et géraient leurs biens comme bon leur semblait. Des femmes libres, en somme, plusieurs siècles avant l'heure. Rendez-vous demain avec la lettre B… comme Béguine !

Bibliographie
Ouvrages de référence
- Jacques Gélis, La sage-femme ou le médecin. Une nouvelle conception de la vie, Paris, Fayard, 1988.
- Jacques Gélis, « L'enquête de 1786 sur les "sages-femmes du royaume" », Annales de démographie historique, 1980, p. 299-343.
- Nathalie Sage Pranchère, L'école des sages-femmes. Naissance d'un corps professionnel (1786-1917), Presses universitaires François-Rabelais, 2017 (consultable en accès ouvert sur OpenEdition Books).
- Nathalie Sage-Pranchère, « Étude comparée de deux projets de cours d'accouchement à la fin du XVIIIe siècle », Histoire, économie & société, 2009/2.
En ligne
- « Déclaration de grossesse », Geneawiki.
- Fiche « Les déclarations de grossesse », Archives d'Alsace.
- Dossier « Les déclarations de grossesse », Revue française de généalogie, 2022.
- Article 56 du Code civil de 1804, Criminocorpus.
- « Le temps des sages-femmes », médecine/sciences, 2025.
- Histoire de la Faculté libre de médecine de Lille, chapitre IX, Presses universitaires du Septentrion.
- Une brève histoire des maternités lilloises, Patrimoine hospitalier du Nord.
Ajouter un commentaire
Commentaires