#RDVAncestral n°10 : L'odeur du café de chez Marie

Publié le 18 juillet 2026 à 23:00

Le document occupe presque tout l’écran.

Une longue feuille grisâtre, parcourue de lignes horizontales et de colonnes trop étroites, dans lesquelles une main appliquée a fait entrer des familles entières. Les lettres se pressent les unes contre les autres. Les noms, les dates de naissance et les lieux d’origine se succèdent avec la froide régularité d’un registre administratif.

Émile rapproche sa chaise. Il connaît bien ces tableaux. Il sait qu’ils ne se livrent jamais au premier regard. Un recensement ne raconte rien. Il énumère. Il classe. Il enferme des existences dans quelques cases : nom, prénom, année de naissance, profession, nationalité, lien avec le chef de ménage.

Pourtant, lorsqu’on prend le temps de suivre les lignes, de comparer les âges, de remarquer une différence de patronyme ou la présence inattendue d’un enfant venu d’ailleurs, le document commence à parler. Et ce soir, c'est celui de Leforest qui s'apprête à murmurer ses secrets. Ce n'est pas une commune comme les autres pour lui. C'est là qu'il a grandi, là que ses racines maternelles s'enfoncent profondément dans la terre noire du bassin minier.

Son regard scrute l’en-tête du document virtuel : 8 mars 1931. L'image est d'une netteté remarquable. Il fait défiler la page jusqu'à trouver la rue qui l'intéresse. Rue Jean Jaurès. Un sourire nostalgique étire ses lèvres. Sa rue. Celle qu'il connaît par cœur, dont il pourrait dessiner les façades les yeux fermés. À croire que l'entièreté de ses ancêtres leforestois s'était donné le mot pour y résider au fil des décennies. Son index caresse la molette de la souris, et la page glisse jusqu'au numéro 37.

C'est là. La ligne est claire, l'écriture cursive et appliquée de l'employé de mairie s'étale devant lui. Au numéro 37 vit son arrière-arrière-grand-mère : Léontine Desprez.

Archives Départementales du Pas-de-Calais — M 4362 — Recensement de population de Leforest - 1931

Emile marque une pause, se frottant le menton. Les informations qu'il possède sur elle dans sa base de données tournent dans son esprit. Née le 11 novembre 1869 à Bersée, elle a épousé Léon Marcout le 25 mars 1889 à Mons-en-Pévèle. Léon... Emile a déjà croisé la route de son père, Désiré Marcout, cet enfant abandonné à l'Hospice de Douai en 1835 avant d'être recueilli par la bienveillante famille Gez. Léon, quant à lui, était né en 1858 et travaillait déjà comme garçon brasseur à la grande brasserie de Leforest bien avant de passer la bague au doigt de Marie. Mais le bonheur conjugal fut de courte durée. Léon est mort le 30 juillet 1898, à Leforest, à l'aube de leurs dix années de mariage, laissant une jeune veuve et trois enfants.

Les yeux d'Emile reviennent sur le recensement de 1931. Soixante ans les séparent de cet instant, mais à travers l'écran, il la voit presque, cette femme qui vit à quelques mètres à peine de la maison de son enfance. Alphonse, le fils aîné, l'aïeul direct d'Emile, a déjà quitté le nid depuis longtemps. D'ailleurs, le grand-père d'Emile, André, le fils d'Alphonse, est né il y a moins d'un an.

Pourtant, la maison du numéro 37 est loin d'être vide. Le doigt d'Emile glisse sur les lignes suivantes. Il y a là Léontine, la fille, née en 1909, qui porte le nom de jeune fille de sa mère, Desprez. Elle vit avec ses deux petites filles, Marie, deux ans, et Solange, un an. Puis, la liste des occupants prend une tournure inattendue. On trouve Gabrielle Morelle, une fillette de 8 ans née en 1922 à Paris. Dans la marge, une mention attire l'œil du généalogiste : « enfant assistée ». Viennent ensuite deux frères, Arthur et Louis Maillet, nés à Gosnay, âgés de 20 et 15 ans.

Emile s'adosse à son fauteuil, perplexe. Les mystères s'accumulent. Qui est cette fille, Léontine, née en 1909, soit plus de dix ans après le décès de Léon, et qu'il n'a jamais croisée dans ses recherches jusqu'à présent ? Pourquoi porte-t-elle le nom de jeune fille de sa mère ? Marie a-t-elle partagé sa vie avec un autre homme ? Et pourquoi, à plus de soixante ans, sa maison est-elle remplie d'enfants de l'Assistance Publique ? L'histoire de son beau-père, l'orphelin Désiré, a-t-elle laissé une empreinte si forte dans la famille qu'elle s'est sentie le devoir de prendre le relais ?

La curiosité, ce vilain défaut si précieux au chercheur, le ronge. Son regard dérive vers la petite boîte orange posée sur le coin de son bureau. Il l'ouvre délicatement. Reposant sur son coussinet de velours, la vieille montre à gousset de la famille semble l'attendre. Le métal jauni, gravé de volutes entrelacées, capte la lumière de la lampe de bureau.

Emile tend la main et saisit l'objet. À l'instant où la chair entre en contact avec le métal froid, un frisson familier lui remonte le long du bras. Le tic-tac mécanique, d'ordinaire silencieux, s'amplifie jusqu'à résonner dans ses tympans comme les battements d'un cœur immense. L'air autour de lui s'épaissit, le bureau s'estompe, avalé par un tourbillon grisâtre qui sent la poussière, le charbon et la pluie d'un autre temps.

Lorsqu'il rouvre les yeux, le ciel bas et gris du Nord pèse sur ses épaules. Il est debout sur des pavés inégaux. L'air est vif, piquant, chargé de cette odeur si particulière de fumée de poêle qui imprègne les rues en hiver. Emile baisse les yeux sur lui-même. La magie de la montre a, comme toujours, fait son œuvre. Il porte un pantalon en flanelle sombre, des souliers cirés un peu raides, une chemise blanche au col empesé et un veston gris souris. Il n'est pas endimanché comme un notaire, mais suffisamment soigné pour passer pour un col blanc. Sous son bras, il serre un porte-documents en cuir usé qu'il n'avait pas l'instant précédent.

Il lève la tête. Il est là. Rue Jean Jaurès. Les petites maisons de briques rouges s'alignent sagement, collées les unes aux autres, leurs cheminées fumantes crachant des volutes blanches dans le ciel de ce dimanche 8 mars 1931. Un sentiment de familiarité poignante le saisit. Il marche doucement, laissant son regard caresser les façades, reconnaissant certains murets, certaines fenêtres, bien que les menuiseries soient de bois brut et non du PVC blanc de son enfance.

Il s'arrête devant la porte en bois lourd du numéro 37. Son cœur palpite. Derrière ce battant se trouve son arrière-arrière-grand-mère. Il prend une profonde inspiration, rajuste son veston, et se compose un visage sérieux. Il doit se faire passer pour l'agent de recensement, c'est le seul prétexte valable pour s'inviter chez elle aujourd'hui. Il s'invente rapidement un nom – Monsieur Delcourt, cela fera l'affaire.

Il saisit le lourd loquet de fer et frappe trois petits coups secs.

Le silence s'étire pendant quelques secondes, puis des bruits de pas feutrés se font entendre de l'autre côté. La porte s'entrebâille, dévoilant le visage d'une femme. Ses cheveux gris sont tirés en un chignon strict, mais son visage, bien que marqué par le temps et les épreuves, dégage une douceur immédiate. Ses yeux, clairs et vifs, scrutent l'inconnu sur le pas de sa porte. Elle porte une longue robe sombre recouverte d'un tablier gris à fines rayures.

— Bonjour Madame, commence Emile en tentant d'affermir sa voix. Je suis Monsieur Delcourt, employé de la commune. Je viens pour le recensement de la population, comme tous les cinq ans. Puis-je vous emprunter quelques instants ?

Marie plisse les yeux, visiblement confuse. Elle jette un coup d'œil dans la rue, de gauche à droite.

— Le recensement ? murmure-t-elle avec une pointe d'hésitation. Mais je croyais que c'était Monsieur Vasseur qui s'en occupait, d'ordinaire... Je ne vous connais pas, Monsieur.

Une sueur froide glisse dans le dos d'Emile. A-t-il fait une erreur ? Le véritable employé est-il déjà passé ?

— Monsieur Vasseur est souffrant aujourd'hui, Madame, ment-il avec un aplomb qui le surprend lui-même. La préfecture m'a dépêché en urgence pour le remplacer sur ce secteur. Nous avons des délais stricts à respecter, voyez-vous.

L'hésitation s'efface du visage de Marie, remplacée par un sourire indulgent. Elle ouvre la porte en grand et s'efface pour le laisser passer.

— Oh, le pauvre homme. Par ce froid, ça ne m'étonne qu'à moitié ! Entrez donc, Monsieur Delcourt, ne restez pas sur le pas de la porte à geler.

Emile pénètre dans la maison. Immédiatement, une chaleur bienfaisante l'enveloppe. Au centre de la pièce principale, qui fait office de cuisine et de salle à manger, trône une cuisinière en fonte noire d'où s'échappe le ronronnement d'un feu de charbon bien nourri. Sur la plaque, une cafetière en émail rouge laisse échapper un léger filet de vapeur. La table est recouverte d'une toile cirée à motifs floraux.

— Prenez place, je vous en prie, dit-elle en lui désignant une chaise paillée.

Avant même qu'il ne puisse ouvrir son porte-documents, Marie s'active autour de la cuisinière. D'un naturel profondément jovial et accueillant, elle saisit deux tasses en faïence épaisse.

— Vous prendrez bien une petite tasse de café pour vous réchauffer, Monsieur Delcourt ? Avec le temps qu'il fait, il n'y a pas de refus !

— J'accepte avec grand plaisir, Madame. Merci.

Elle verse le liquide fumant, noir et parfumé à la chicorée, et dépose la tasse devant lui, accompagnée d'un petit paquet en papier kraft à moitié ouvert, dévoilant des biscuits secs aux bords dentelés. Emile les regarde, ému. Pas de doute, il est bien chez une grand-mère. L'odeur du café fort mêlée à celle de la cire pour meubles et de la chaleur du poêle le transporte. Il prend une gorgée, brûlante et réconfortante.

— Bien, dit-il en sortant une feuille vierge et un crayon de bois. Pouvez-vous me donner votre nom, prénom et date de naissance complets, pour les registres ?

— Desprez Léontine, dit-elle en s'asseyant en face de lui, croisant ses mains calleuses sur la table. Née le 11 novembre 1869 à Bersée. Mais tout le monde m'appelle Marie.

Emile, qui connaît parfaitement cette particularité, décide de feindre l'ignorance pour la faire parler.

— Marie ? Pourtant, je ne vois pas de deuxième prénom sur mes fiches préparatoires. Vous n'avez été déclarée que sous le prénom de Léontine. Pourquoi ce changement ?

Marie pousse un petit soupir, un voile de mélancolie passant brièvement dans ses yeux. Elle trempe un biscuit dans son café avant de répondre.

— C'est une vieille histoire d'avant ma naissance, Monsieur. Ma pauvre mère a eu beaucoup de chagrin. Trois ou quatre ans avant que je ne vienne au monde, elle a perdu deux ses soeurs, à seulement quelques mois d'intervalle. L'une s'appelait Léontine, l'autre Marie. Quand je suis née, on m'a donné le prénom de Léontine pour l'état civil... mais ma mère avait tellement le cœur brisé qu'à la maison, elle a commencé à m'appeler Marie, pour ne pas oublier l'autre. Et c'est resté. Je suis Léontine pour les papiers de la mairie, mais pour la famille, les voisins et le Bon Dieu, je suis Marie.

Bersée - 1869 – Acte de Naissance Léontine DESPREZ, dite « Marie »

Emile hoche la tête, touché par la résilience cachée derrière cette simple anecdote de prénom. Il inscrit soigneusement les informations sur son registre fictif.

— Je comprends. Et qui d'autre vit sous ce toit, Madame ?

Elle se redresse, reprenant son sourire.

— Il y a ma fille, Léontine. Elle a 21 ans. Et ses deux petites, Marie, qui a deux ans, et Solange, qui va bientôt avoir un an.

— Très bien. Personne d'autre ?

Marie secoue la tête, puis se reprend.

— Si, bien sûr ! Il y a mes petits pensionnaires. J'ai Gabrielle, une petite parisienne de 8 ans. Et puis Arthur et Louis Maillet, deux frères qui viennent de Gosnay. Arthur a presque 21 ans, et Louis en a 15.

Emile fait glisser son crayon sur le papier. Il lève les yeux vers elle, plantant son regard dans le sien.

— C'est une grande maisonnée, Madame Desprez. Vous avez soixante et un ans. Sans vouloir être indiscret, pourquoi vous occuper d'autant d'enfants placés par l'Assistance, alors que vous avez déjà votre fille et vos petites-filles à charge ?

Marie devient soudain pensive. Son regard se perd un instant vers la fenêtre, où la lumière grise de midi peine à percer.

— Oh, vous savez, Arthur, Louis et Gabrielle... ce ne sont pas les premiers. Avant eux, il y en a eu plein d'autres ! Tenez, pas plus tard que le mois dernier, ma petite Jacqueline Martin, une Lilloise que j'ai eue quand elle avait 5 ans, vient de quitter la maison pour se marier !

Elle se tourne vers lui, les yeux brillants d'une fierté maternelle évidente

— Pourquoi je fais ça ? murmure-t-elle en lissant machinalement la toile cirée. Parce que je sais ce que c'est de perdre une mère, Monsieur. Je n'avais même pas 2 ans quand la mienne est partie. Des suites de complications après une mauvaise grossesse... Mon père s'est retrouvé seul. Par miracle, il a rencontré une seconde femme. Et quelle femme ! Elle a été d'une gentillesse absolue avec moi. Elle m'a élevée comme sa propre fille, sans jamais faire de différence, même après m'avoir donné... laissez-moi compter... huit demi-frères et sœurs ! Nous étions huit, Monsieur !

Elle boit une gorgée de son café devenu tiède.

 

— Et puis, quand j'ai rencontré mon défunt mari, Léon... Que Dieu ait son âme... J'ai découvert la même générosité dans sa famille. Nous étions voisins, vous savez. Mon beau-père, Désiré Marcout, était lui-même un enfant de l'Assistance Publique de Douai. Il n'avait rien. Mais la famille Gez, de Mons-en-Pévèle, l'a recueilli et traité comme le fils de la maison. Les liens du cœur sont souvent plus forts que ceux du sang, Monsieur Delcourt. Le jour de mon mariage avec Léon, savez-vous qui il a choisi pour témoin ? Son oncle, Pierre Gez, le frère adoptif de son père ! Alors, quand mon Léon est mort en 1898, que je me suis retrouvée seule... il m'a semblé naturel d'ouvrir ma porte à ceux qui en avaient besoin. C'est ma façon de rendre ce qu'on m'a donné.

Emile écoute religieusement. Chaque mot confirme ce qu'il soupçonnait, mais l'entendre de la bouche même de son aïeule donne à cette histoire une dimension profondément charnelle. Il décide alors de s'aventurer sur un terrain plus glissant. Il tapote son crayon sur le papier, feignant de calculer.

Leforest - 1898 – Acte de Décès de Henri « Léon » MARCOUT 

— Je vois, je vois... C'est tout à votre honneur. Mais, attendez un instant. Vous me dites que votre mari, Monsieur Marcout, est décédé en 1898. Pourtant, votre fille Léontine qui vit ici est née en 1909... bien après le décès de votre mari. Y a-t-il eu un second mariage que j'aurais omis de noter ?

Le visage de Marie se fige une fraction de seconde. Elle baisse les yeux sur sa tasse. Un silence lourd s'installe dans la cuisine, seulement rythmé par le tic-tac de l'horloge dans le coin de la pièce. Quand elle relève la tête, la jovialité a fait place à une amertume résignée.

— Non, Monsieur. Il n'y a pas eu de mariage.

Elle soupire, un long soupir qui semble venir du plus profond de sa poitrine.

— Après la mort de Léon, le temps a passé. Je devais élever mes trois enfants. Et puis, j'ai rencontré un homme. Il s'appelait Clément Lefebvre. Il venait de Roubaix. Il avait quitté la misère et le vacarme des grandes filatures de la ville pour venir travailler dans nos mines, puis dans les champs. C'était un homme travailleur. Il s'est installé avec moi. Ensemble, nous avons eu quatre enfants... dont ma petite Léontine.

— Mais il ne les a jamais reconnus ? demande doucement Emile, dissimulant sa surprise face à cette révélation inattendue.

— Il est allé à la mairie les déclarer, ça oui ! Mais les reconnaître légalement, nous marier... il fuyait. Chaque fois que j'abordais le sujet de l'église ou de la mairie, Clément trouvait une bonne excuse. Il fallait attendre que la récolte soit meilleure, que nous ayons mis un peu de sous de côté... Des paroles en l'air. Et puis, la Grande Guerre a éclaté.

Les yeux de Marie s'assombrissent.

— En quatorze, comme tous les hommes valides, Clément a été mobilisé. Leforest a été envahie, occupée par les Allemands. Vous n'imaginez pas ce que c'était, Monsieur. Le froid, la faim, et surtout... le silence. Quatre ans sans nouvelles. Quatre ans à prier chaque soir pour ne pas recevoir le papier fatidique. J'ai vécu l'angoisse de toutes ces femmes, craignant chaque jour de le savoir mort dans la boue.

— Il a survécu ?

— Il a survécu, lâche-t-elle avec un rire amer qui sonne comme un éclat de verre brisé. À l'heure de la Victoire, la guerre finie, je l'ai vu revenir à la maison. J'étais tellement heureuse ! Mais il est resté sur le pas de la porte. Il ne m'a même pas serrée dans ses bras. Il avait le regard fuyant. Il m'a expliqué qu'à la fin de la guerre, l'armée l'avait envoyé loin du front, dans une ferme de l'arrière, parce qu'on manquait de bras pour labourer. Et là-bas... il est tombé amoureux de la fille du fermier.

Marie serre les poings sur la table, la mâchoire contractée.

— Il m'a annoncé, le plus calmement du monde, qu'ils allaient se marier. Les bras m'en sont tombés, Monsieur ! Je lui ai hurlé à la figure que nous avions quatre enfants, que nous devions nous marier nous aussi ! C'est là qu'il a lâché son grand secret. Le lâche...

Elle essuie furtivement le coin de son œil avec le revers de son tablier.

— Il m'a avoué qu'il n'aurait jamais pu m'épouser. Quand il est arrivé de Roubaix, il y a des années, il fuyait en réalité sa vie. Il était déjà marié là-bas. Il avait déserté son foyer par manque de travail, m'a-t-il dit, incapable de nourrir sa première femme. Pendant toutes ces années avec moi, il était bigame dans l'âme. Et le comble... il venait d'apprendre, en voulant demander le divorce après la guerre, que sa première épouse légitime était morte juste avant le conflit, emportée par une mauvaise maladie. Il était libre. Mais pas pour moi.

Archives Départementales du Pas-de-Calais — M 4362 — Recensement de population de Leforest - 1931

Emile est abasourdi. Entendre la détresse, la trahison brute dans la voix de cette femme lui serre le cœur. Comment a-t-elle pu se relever d'une telle humiliation ?

Comme pour répondre à sa question muette, la porte arrière de la cuisine s'ouvre à la volée. Une petite fille aux cheveux blonds en bataille, les joues rougies par le froid, déboule dans la pièce. Elle s'arrête net en voyant Emile.

— Bonjour Monsieur, dit-elle d'une petite voix timide en lissant sa jupe.

Le visage de Marie s'éclaire instantanément, les ombres du passé balayées par le présent.

— Ah, voilà ma Gabrielle ! s'exclame-t-elle. Ma petite Parisienne. Viens te réchauffer près du poêle, ma grande.

Au même instant, un vagissement aigu traverse le plafond depuis l'étage. Un bébé pleure à pleins poumons, rapidement suivi de pas lourds sur un plancher.

— Et voilà Solange qui réclame à manger à sa mère ! sourit Marie en levant les yeux au ciel. Elle a du coffre, cette petite, je vous le dis !

Emile sourit, l'atmosphère de la maison reprenant ses droits. La vie grouille, bruyante, indomptable, balayant les fantômes de Clément Lefebvre.

— Ca fait beaucoup de mouvement sous un même toit, remarque Emile.

Marie hoche la tête, soudain soucieuse, baissant la voix pour que Gabrielle ne l'entende pas.

— C'est vrai. Et pour tout vous dire, Monsieur Delcourt, ça m'inquiète parfois. Arthur a vingt et un ans. Léontine, ma fille, a le même âge. Je ne dis rien, mais je les observe. Ils se tournent autour. J'ai bien peur qu'ils ne se soient rapprochés plus qu'il n'en faut. Je veille au grain. Il ne faudrait pas que l'histoire se répète...

Une certaine mélancolie semble s'immiscer de nouveau dans la conversation. L'angoisse d'une mère pour sa fille. Emile décide qu'il est temps d'apporter un peu de lumière. Il feuillette son porte-documents, marmonnant pour la forme.

— Oui, je vois... Et concernant vos fils aînés ? Ah ! Alphonse Marcout ! s'exclame-t-il avec un faux éclair de génie. Je crois bien me rappeler l'avoir déjà questionné pour le recensement, un peu plus loin dans la ville.

La magie opère à la seconde. Les traits tirés de Marie s'effacent. Un sourire radieux et sans réserve illumine son visage. Son fils aîné est une fierté évidente.

— Mon Alphonse ! Oh oui, Monsieur ! Il va bien ! Il vient tout juste d'être papa ! s'enthousiasme-t-elle, les mains jointes. Et figurez-vous, sa femme a fait fort : ils ont eu des jumeaux ! Un petit garçon et une petite fille magnifiques !

Emile sent un frisson le parcourir. Il doit mordre l'intérieur de sa joue pour ne pas sourire à pleines dents. Des jumeaux. Il en sait quelque chose... Ce petit garçon n'est autre qu'André, son propre grand-père. La continuité de la lignée, là, palpitante, dans la joie de son arrière-arrière-grand-mère.

— C'est une excellente nouvelle, Madame. Toutes mes félicitations.

Marie, ragaillardie par cette évocation, saisit la cafetière sur le poêle.

— Laissez-moi vous resservir une petite tasse pour fêter ça, Monsieur !

Emile regarde la fumée s'élever du bec verseur, mais il pose doucement la main sur sa propre tasse. Il réfléchit brièvement. Il a obtenu les réponses qu'il cherchait. Il a ressenti la peine, mais aussi la force incroyable de cette femme. Il préfère garder cette image précise d'elle : le visage radieux, illuminé par l'annonce de la naissance de son grand-père. Il veut conserver ce moment lumineux comme souvenir définitif.

— Je vous remercie infiniment pour votre générosité, Madame Desprez, mais je dois refuser. J'ai pu recueillir toutes les informations nécessaires, et d'autres foyers m'attendent. Le devoir m'appelle.

Il se lève doucement, rangeant son crayon et sa feuille vierge dans son porte-documents. Marie se lève à son tour, l'accompagnant vers la porte d'entrée.

Dans le corridor, Emile s'attarde une seconde. Il ferme les yeux à demi et inspire profondément. Il s'imprègne de cette odeur unique, ce mélange indéfinissable de café torréfié, de bois ciré, de charbon et de vieillesse bienveillante. C'est l'odeur universelle des grands-parents. Ce sentiment d'ancrage, ce petit « reste-y » qui murmure à l'oreille qu'on est chez soi, en sécurité.

Il franchit le pas de la porte et se retrouve dans le froid piquant de la rue Jean Jaurès. Il se retourne sur le seuil. Marie se tient là, le tablier noué autour de la taille, un sourire paisible aux lèvres.

— Au revoir, Madame Desprez. Prenez soin de vous, et de tous ces enfants. Vous êtes une femme remarquable, dit-il, la gorge soudainement nouée par une émotion sincère qu'il ne tente pas de masquer.

Elle parut touchée, penchant légèrement la tête.

— Au revoir, Monsieur Delcourt. Que Dieu vous garde.

La porte de bois lourd se referme avec un cliquetis sourd. Emile reste immobile une fraction de seconde sur le trottoir, le cœur lourd d'une nostalgie poignante pour une époque qui n'est pas la sienne.

Soudain, un mouvement attire son regard sur la gauche. À l'angle de la rue Pasteur, une silhouette approche d'un pas militaire, bien décidé. C'est un homme d'un certain âge, le costume tiré à quatre épingles, un chapeau melon sévère sur la tête, et un vieux porte-documents en cuir noir solidement calé sous le bras. Il scrute les numéros des maisons. Le véritable employé communal.

Les yeux d'Emile s'écarquillent. Paniqué, il serre son propre faux dossier contre son torse, tourne les talons et se met à marcher à grande vitesse dans la direction opposée, vers le bout de la rue, s'éloignant à grands pas du danger.

Alors qu'il s'enfonce dans la brume naissante, il glisse sa main libre dans la poche de son veston. Ses doigts rencontrent le métal chaud de la montre à gousset. Il la serre fort.

Le monde bascule. Le bruit des sabots sur les pavés s'éteint, remplacé par le bourdonnement familier de l'unité centrale de son ordinateur. La fraîcheur de la rue Jean Jaurès cède la place à la chaleur confinée de son bureau.

Emile est assis dans son fauteuil. La montre repose dans le creux de sa main, son tic-tac de nouveau imperceptible. L'écran lumineux affiche toujours le registre de 1931. Il est de retour. Mais l'odeur de la chicorée semble encore flotter un instant dans la pièce, vestige tenace de ce moment hors du temps.

Une douce mélancolie s'empare de lui. Il revoit le sourire de Marie, sa force inébranlable malgré les trahisons. Il saisit un stylo sur son bureau, tire un carnet vers lui, et, avant que les souvenirs ne s'effacent avec la magie de la montre, il note en lettres majuscules d'une main décidée :

CLÉMENT LEFEBVRE.


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