Phalempin : Mémoires du « Bois du Roy »

Publié le 17 janvier 2026 à 13:00

L'Histoire est souvent capricieuse. Elle choisit parfois des lieux modestes pour y jouer ses actes les plus intenses, loin des palais et des capitales. Phalempin est de ceux-là. Ce récit n'est pas seulement celui d'une bourgade ou d'un bois, mais la fresque vivante d'un territoire qui a défié les siècles. Ici, la foi d'un saint a brisé les idoles ; ici, les rois de France ont chassé sous les mêmes chênes qui virent, bien plus tard, l'occupant installer ses armes de destruction. Des brumes de l'Antiquité aux fracas des deux guerres mondiales, préparez-vous à découvrir comment, sur ce sol d'argile réputé stérile, a germé une épopée humaine et forestière insoupçonnée.

Introduction : La sentinelle d'argile

Pour comprendre Phalempin, il ne faut pas lever les yeux vers le ciel, mais les plonger dans les entrailles de la terre. Avant même que l'Homme ne grave sa marque dans l'Histoire, le destin de ce territoire fut scellé par la dictature silencieuse de la géologie. C'est ici, dans la profondeur des âges, que tout commence. Il y a cinquante millions d'années, une mer chaude et peu profonde, l'Yprésien, recouvrait ces terres, déposant patiemment, siècle après siècle, une couche puissante et imperméable : les fameuses « Argiles des Flandres ». Bien plus tard, les vents glaciaux du Quaternaire vinrent recouvrir ce socle d'un manteau de lœss, ce limon des plateaux qui fit la richesse des plaines voisines mais qui, ici, scella une alliance singulière avec le sous-sol.

De ce mariage improbable naquit un terroir farouche, une "terre froide" et lourde. Véritable éponge, ce sol se gorgeait d'eau l'hiver, se transformant en une boue collante capable d'asphyxier les racines des céréales et de briser l'élan des charrues primitives ; l'été, l'argile se rétractait, fendillant la terre assoiffée. Pour les premiers agriculteurs du Néolithique, ce sol était une malédiction, une nature indomptable qui refusait de se plier à la domestication agraire. Mais ce qui fut un fléau pour le laboureur devint le salut de l'arbre. Rejetée par la charrue, la terre fut offerte à la forêt, lui permettant de survivre là où, partout ailleurs, le Mélantois calcaire cédait la place aux champs ouverts.

Ce massif n'était alors qu'une parcelle infime de l'immense « Forêt Charbonnière », la mythique Silva Carbonaria, une frontière végétale dense et sombre qui séparait la Gaule des terres franques. Dans cet océan de verdure, la présence humaine ne se devinait qu'en filigrane. Rome, dans sa marche impériale, y imprima pourtant sa marque indélébile en perçant le cœur de ce monde sauvage d'une voie stratégique majeure : celle reliant Arras à Tournai. Le long de cet axe rectiligne, pavé d'ambitions conquérantes, les légions ont marché, laissant derrière elles des médailles antiques que le soc des charrues ou les pelles des terrassiers exhumeraient des siècles plus tard, souvenirs métalliques d'un empire de passage.

Pourtant, au cœur de cette sauvagerie, une vie s'organisait, discrète et laborieuse. L'origine de la bourgade se perd dans les brumes d'une époque gauloise obscure. Ce n'était sans doute alors qu'une modeste agglomération de quelques huttes de bois et de torchis, blottie dans une clairière, une tribu vivant à l'ombre des grands chênes, ignorante encore du destin grandiose et tragique qui attendait ce lieu. Phalempin sommeillait, sentinelle d'argile en attente de son histoire, prête à voir surgir de l'orée du bois la crosse des évêques et l'épée des rois.

Partie I : Des légendes à la fondation (IVe siècle – XIe siècle)

1. La Légende Fondatrice : Saint-Martin et le « Temple du Pin »

L'histoire de Phalempin ne débute pas par un édit royal, mais par le fracas d'un miracle. Nous sommes vers l'an 380, une époque charnière où l'Empire romain vacille et où le christianisme tente de s'imposer face aux vieilles croyances païennes, encore vivaces dans les campagnes reculées de la Gaule belgique. C'est sur ces routes poussiéreuses que marche Martin, le célèbre évêque de Tours, infatigable soldat du Christ devenu diplomate. Son périple le mène vers Trèves, la capitale impériale du Nord, où il doit rencontrer l'Empereur Magnus Maximus pour plaider la clémence envers les hérétiques. Sur son chemin, au cœur de la forêt dense, il fait halte dans un lieu que les habitants nomment Fanum Pinum, le « Temple du Pin ».

Ce n'est pas un lieu anodin. Dans cette clairière se dresse un sanctuaire dédié aux anciens dieux, que les chroniques chrétiennes qualifieront plus tard de "Temple des Gentils". À ses côtés, un pin gigantesque, majestueux et terrifiant, domine les alentours. Pour la population locale, cet arbre est sacré, le réceptacle des puissances divines ; pour Martin, il est une idole, un monument "dédié au Diable" qu'il faut abattre pour libérer les âmes. L'évêque exhorte la foule à détruire le temple et l'arbre. Les paysans, farouches gardiens de leurs traditions, refusent avec véhémence, mais lancent un défi au saint homme : ils consentiront à abattre leur arbre sacré, à la seule condition que Martin accepte de se tenir exactement là où le pin doit tomber.

Le marché est terrible, mais la foi de l'évêque est inébranlable. Martin se place sous la menace de l'immense tronc. Les haches cognent, le bois gémit, et le colosse végétal commence à s'incliner, menaçant d'écraser l'homme de Dieu sous son poids formidable. La foule retient son souffle, persuadée d'assister au châtiment de l'intrus. C'est alors que Martin lève la main et trace le signe de la croix face à la chute imminente. Contre toute loi physique, comme repoussé par une force invisible, le pin pivote dans sa chute et s'écrase du côté opposé, manquant de peu les paysans qui s'étaient crus à l'abri. Ce miracle scella la conversion du peuple et l'identité du lieu. De Fanum Pini, le nom glissa au fil des siècles et des déformations linguistiques pour devenir "Phalempin", gravant à jamais dans la toponymie le souvenir de ce duel spirituel.

2. La Fondation de l'Abbaye (1039)

Il faut attendre plusieurs siècles pour que la clairière du miracle se transforme en un véritable foyer de civilisation, structuré par la pierre et la prière. Le saut dans le temps nous transporte en l'an 1039, au cœur de la féodalité triomphante. Le territoire est alors sous la coupe de puissants seigneurs, et c'est l'un d'eux, Saswalon, châtelain de Lille, qui va offrir à Phalempin son second acte de naissance. Dans un geste caractéristique de cette époque, où la violence des armes cherchait souvent l'absolution dans la générosité religieuse, Saswalon décide de céder ses droits et ses terres pour la fondation d'un monastère.

Cet acte de fondation n'est pas une simple décision locale ; il s'inscrit dans la grande politique du comté de Flandre. Il reçoit l'aval solennel de Bauduin V, dit « le Pieux » (ou « le Débonnaire »), comte de Flandre, et la bénédiction de l'évêque de Tournai-Noyon. L'abbaye Saint-Christophe de Phalempin sort de terre, non comme un ermitage isolé, mais comme une institution puissante. Elle s'implante stratégiquement à proximité immédiate du Château du Plouy, la résidence fortifiée des châtelains de Lille.

Dès lors, une dynamique nouvelle s'installe. À l'ombre des tours du château et du clocher de l'abbaye, la vie s'organise. Les moines de l'ordre de Saint-Augustin ne sont pas des reclus ; ils deviennent les moteurs du développement local, défrichant, drainant les terres argileuses et attirant autour d'eux une population de serviteurs et d'artisans. Phalempin n'est plus seulement un nom sur une carte ou le souvenir d'une légende ; c'est désormais un centre de pouvoir double, où le temporel du châtelain et le spirituel de l'abbé cohabitent, ancrant la cité pour les siècles à venir au cœur de la forêt.

Cette naissance sous les auspices de la puissance châtelaine s'inscrivit jusque dans la pie » — un fond rouge sang surmonté d'une bande jaune solaire — est un héritage direct des armes des Châtelains de Lille. Quant à l'Abbaye Saint-Christophe, elle afficha sa propre identité héraldique, arborant fièrement un écu « d'or, à l'aigle à deux têtes de sable ». Cet aigle noir bicéphale sur fond d'or proclamait la souveraineté et le prestige d'une institution destinée à régner sur les âmes et les terres alentour.

Partie II : Le temps des Seigneurs (XIe siècle – XVIIe siècle)

1. La double puissance : Le Châtelain et l'Abbé

Durant le Moyen Âge, Phalempin vit au rythme d'une dualité prospère, une symbiose entre le glaive et le goupillon qui confère au bourg une importance régionale inattendue. D'un côté se dresse le Château du Plouy, bastion imposant érigé sur ses mottes castrales et ceinturé de profonds fossés inondés par les eaux capricieuses du territoire. Située au lieu-dit le Plouich, cette résidence n'était pas une création de toutes pièces des châtelains de Lille. Ses origines remonteraient au IIIe ou IVe siècle, sous l'occupation romaine, comme en témoignent les monnaies et médailles antiques exhumées sur le site ; on trouve d'ailleurs trace de l'édifice dès l'époque d'Hugues Capet. Ce château dominait un vaste domaine comprenant des jardins s'étendant au-delà du fort, des terres arables et, trésor inestimable, 670 hectares de Bois. Cette forteresse n'était pas qu'une demeure seigneuriale ; elle constituait l'un des verrous stratégiques de la châtellenie, un bouclier avancé pour la défense de la puissante ville de Lille. Une voie discrète sous bois permettait même au châtelain de rejoindre la capitale des Flandres par l'arrière du hameau de Ferrière à Wattignies. La présence des châtelains attirait une foule bigarrée : hommes d'armes en livrée, domestiques affairés et messagers royaux.

Les rues du village, loin d'être mornes, résonnaient d'une animation constante. Les jours de procès, la "salle aux plaids" (Tribunal) devenait le théâtre de la justice seigneuriale, attirant curieux et plaignants. Le moulin public, cœur battant de l'économie locale, voyait défiler les paysans chargés de grains. À cette effervescence s'ajoutait le passage des marchands ambulants, des ménestrels et des bateleurs qui profitaient de la proximité d'un seigneur de si haute importance pour écouler leurs marchandises ou divertir la cour.

De l'autre côté, l'Abbaye Saint-Christophe rayonnait bien au-delà de la forêt. Les moines, figures omniprésentes, ne se contentaient pas de prier. Ils étaient les jardiniers de cette terre difficile, cultivant champs et esprits, soignant les malades et assistant les indigents. Le monastère fonctionnait comme un pôle d'attraction majeur, offrant une hospitalité réputée. Voyageurs égarés, dignitaires ecclésiastiques et pèlerins savaient trouver en ces murs le gîte et le couvert, un havre de paix et de confort gratuit qui contrastait avec la rudesse des temps.

2. Le « Bois du Roy »

Si le village prospérait, la forêt, elle, devenait le théâtre des plaisirs aristocratiques. Les grands chênes de Phalempin ont vu passer l'Histoire de France au galop. Le massif, giboyeux à souhait, regorgeait de cerfs et de sangliers, attirant l'élite du royaume pour des chasses grandioses. Ces parties de vénerie n'étaient pas de simples loisirs, mais des démonstrations de puissance où le cor de chasse répondait aux aboiements des meutes.

L'année 1304 marque un tournant dramatique dans cette relation entre la royauté et la forêt. Philippe le Bel, roi de fer, traversa ces bois avec son armée. L'atmosphère n'était plus à la chasse, mais à la guerre. Les troupes françaises se dirigeaient vers le nord pour affronter les milices flamandes lors de la terrible bataille de Mons-en-Pévèle. On imagine sans peine le fracas des armures et le piétinement des destriers sur les chemins forestiers, prélude sanglant à l'affrontement qui allait redessiner les frontières du royaume. La forêt, témoin muet, vit passer ces cortèges de gloire et de mort, ancrant un peu plus son sol dans l'épopée nationale.

3. La fin du Rêve Espagnol : Guerres, pillages et Dévolution

Mais l'âge d'or ne dure jamais. Les siècles suivants virent s'abattre sur Phalempin la fureur des hommes, bien plus destructrice encore. La situation stratégique de Phalempin, autrefois un atout, devint sa malédiction. Située sur le couloir des invasions, la bourgade subit de plein fouet les remous des conflits de frontières.

Le statut de « Bois du Roy », qui confère aujourd'hui encore une aura de prestige à la forêt domaniale, trouve ses racines dans un imbroglio juridique et dynastique fascinant de la fin du XVIe siècle. C'est à cette époque que le noyau historique de la forêt, le bois dépendant du château du Plouy, tombe dans l'escarcelle de la Couronne de France. Pourtant, la région est alors toujours sous domination espagnole, intégrée aux Pays-Bas espagnols. Par le jeu complexe des héritages et successions, la seigneurie et le bois du Plouy échoient à Henri IV, roi de France. Pendant plusieurs décennies, sous le règne du "Vert Galant" puis de Louis XIII, ce bois bénéficie d'un statut singulier, véritable enclave royale en terre étrangère. Il appartient au Roi de France en tant que seigneur privé, alors même que le territoire de Phalempin se situe politiquement en Flandre, hors du Royaume. Le monarque français y est donc paradoxalement suzerain du châtelain local, créant une situation géopolitique inédite au cœur des frondaisons.

Le destin politique de la région avait basculé quelques années plus tôt par le simple jeu des héritages impériaux. Suite à l'abdication de l'empereur Charles Quint en 1555, Phalempin, comme le reste du comté de Flandre, échut à son fils Philippe II et passa sous la domination de la couronne d'Espagne. C'est dans ce climat de tensions qu'en 1566, la fureur iconoclaste des Gueux s'abattit sur l'Abbaye. Cette faction de notables calvinistes, qui requéraient un traitement plus libéral à l'égard des protestants et, en particulier, l'abolition de l'Inquisition, avait entamé en août une terrible campagne de pillages des églises catholiques. Ce que la foi avait mis des siècles à bâtir fut saccagé en quelques heures de folie destructrice. Les statues furent brisées, les trésors pillés, et les flammes léchèrent les murs vénérables.

L'institution se releva péniblement, mais le coup de grâce approchait. Le XVIIe siècle apporta son lot de sièges et de batailles. En 1667, l'Histoire changea de nouveau de camp. Le prétexte fut trouvé dans les parchemins diplomatiques : Marie-Thérèse d'Autriche, épouse de Louis XIV, avait renoncé à ses droits sur la couronne d'Espagne moyennant une dot colossale de 500 000 écus d'or. L'Espagne n'ayant jamais versé cette somme, le Roi-Soleil estima le renoncement caduc. Arguant du "Droit de Dévolution", une coutume locale privilégiant les enfants du premier lit — comme la Reine — sur ceux du second — comme le frêle Charles II, nouveau roi d'Espagne —, il lança ses armées à la conquête de son héritage. En août 1667, le monarque dirigea personnellement le siège de Lille, épaulé par le génie de Vauban et la bravoure des Mousquetaires de d'Artagnan, faisant tomber la capitale des Flandres en quelques jours. Phalempin changea de maître, passant de la couronne d'Espagne à celle de France. Mais cette gloire politique se paya au prix fort : incendies, pillages et ruines marquèrent la fin d'une époque. Le château des comtes n'eut plus aucune autorité, et l'abbaye, ombre d'elle-même, entama son lent déclin vers l'oubli, laissant la forêt seule gardienne des mémoires enfouies.

Arrivée de Louis XIV au siège de Lille, en vue du prieuré de Fives, 9-27 août 1667 - Photo (C) RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gérard Blot - MV6058

4. Le Leu Pindu : Entre légendes & justice

L'Ancien Régime, c'est aussi la justice implacable du "Leu Pindu". Si l'imaginaire local reste marqué par des récits royaux et galants, la légende la plus savoureuse, un brin coquine, convoque le Roi Soleil lui-même. Alors suzerain du châtelain de Phalempin et présent dans la région lors du siège de Lille en 1708, Louis XIV aurait donné rendez-vous à une maîtresse dans une auberge de ces bois. Le souverain se faisant attendre, son valet, chargé de guetter son arrivée — de "faire le leu" en patois ch'ti — se lassa et décida, de guerre lasse, de s'occuper de la dame. Surpris par l'arrivée furieuse du monarque en plein ébat, l'infortuné guetteur fut pendu sur-le-champ.

Pourtant, derrière ces contes de cour, se profile une réalité plus sauvage, ancrée dans le terroir de La Neuville où une auberge porte encore cette enseigne insolite. Celle-ci puise sa source dans un récit bien plus sombre et féroce qui continue de planer sur les mémoires. La légende raconte qu'un hiver, un loup gigantesque, terreur des troupeaux, commit l'irréparable en dévorant un enfant du hameau. Ivre de douleur et de vengeance, le père traqua la bête sans relâche, finit par la blesser et la captura vivante.

Chose inouïe, l'animal ne fut pas abattu sur-le-champ. Dans une parodie de civilisation, il fut traduit en justice tel un homme. Le seigneur de Seclin, maître des lieux, présida ce tribunal de l'absurde où le prédateur fut officiellement condamné à mort. C'est à la lisière des arbres, frontière entre le monde des hommes et celui des bêtes, que la sentence fut exécutée. Le loup fut pendu haut et court, léguant à la postérité le nom sinistre de "Leu Pindu" (le Loup Pendu). Cette justice expéditive et cruelle résonne comme un avertissement : ici, la nature est une force brute qu'il faut soumettre, par la croix ou par la corde.

Partie III : La Révolution (XVIIIe siècle – XIXe siècle)

1. La Révolution française (1789)

Le vent de la Révolution, qui souffla en tempête sur Paris, finit par amorcer un divorce brutal entre l'Église et l'État, une rupture qui allait désorganiser le clergé séculier jusqu'à sa perte définitive. Pour l'Abbaye Saint-Christophe, l'agonie commença dès août 1789, avec l'abolition des privilèges fiscaux et la confiscation de la dîme au profit de l'État. Mais le coup de grâce fut porté par une série de décrets implacables. En février 1790, la Constituante interdit les vœux monastiques, prélude à la suppression des ordres religieux. S'ensuivirent des ordres d'inventaire, de transfert de l'administration des biens à l'autorité civile, et finalement de vente générale.

Face à cette tempête administrative, les douze religieux de Phalempin tentèrent d'opposer une résistance morale. Interrogés par le Directoire du District de Lille sur leur volonté de persévérer dans la vie monastique, ils répondirent d'une seule voix par l'affirmative, exprimant leur désir farouche de demeurer dans leur abbaye coûte que coûte. Mais l'étau se resserrait. Privés de leurs biens, de leurs revenus et même du droit de porter leur habit, ils vécurent un hiver 1790 de grande gêne, survivant grâce à une pension gouvernementale souvent versée en retard.

Le printemps 1791 marqua l'estocade. Le 23 mai, un décret ordonna de vider les monastères sous quinzaine. Les autorités vinrent à Phalempin pour expulser les religieux, avec l'ordre de les regrouper à l'abbaye d'Hasnon. Les moines refusèrent de partir de leur plein gré, ne cédant qu'à la force. S'ensuivit une dispersion tragique. Si certains se résignèrent à rejoindre Hasnon, d'autres choisirent l'exil ou la clandestinité. L'un d'eux resta caché sept ans dans un grenier à Tournai ; un autre, réfugié à Comines, fut repris et guillotiné à Lille en 1793. La folie s'empara même de l'un des frères, enfermé par la suite aux Bons Fils. Seuls deux pères restèrent sur place, logés dans le pavillon des hôtes, pour assurer les fonctions de curé et de vicaire, gardiens d'un sanctuaire désormais vide.

Le destin de l'édifice fut scellé le 15 germinal de l'an II (4 avril 1794), lorsqu'un arrêté ordonna sa destruction pour servir l'effort de guerre. La charpente séculaire fut démontée et réquisitionnée pour les réparations de l'Hôpital Militaire de Lille. Ce qui avait été un phare spirituel et économique pendant plus de sept siècles fut ainsi livré aux démolisseurs. Les pierres sacrées, témoins des prières et des chants grégoriens, servirent de vulgaires carrières, vendues pour bâtir granges et murets. De la grandeur passée, il ne resta bientôt plus que des fondations enfouies sous l'humus, fantômes de pierre que seule la mémoire des anciens conservait.

La forêt, elle aussi, subit de plein fouet ce bouleversement administratif. Arrachée à la tutelle de l'Église et de la noblesse, elle devint propriété de l'État ou fut morcelée et vendue à des propriétaires privés avides de terres. Ce transfert de propriété ne fut pas qu'une ligne sur un cadastre ; il marqua la fin d'une gestion seigneuriale et l'entrée brutale du massif dans l'ère de la rentabilité. La forêt n'était plus un sanctuaire ou un terrain de chasse royal, mais un capital qu'il fallait faire fructifier, quitte à en bouleverser les équilibres ancestraux.

2. La Révolution industrielle du XIXe siècle

Le XIXe siècle s'ouvrit sur une tension sourde entre les habitants et l'administration. En 1827, la promulgation du nouveau Code Forestier mit le feu aux poudres, déclenchant ce que l'on pourrait appeler une "guerre des bois". Jusqu'alors, les paysans considéraient la forêt comme une extension naturelle de leurs champs : ils y menaient paître leurs bêtes, y ramassaient le bois mort pour se chauffer et y cueillaient de quoi survivre. Le nouveau Code, rigide et bureaucratique, criminalisa ces pratiques coutumières. Des gardes forestiers, perçus comme des tyrans en uniforme, furent chargés de chasser les glaneuses et de verbaliser les bergers. La forêt, autrefois mère nourricière, se hérissa d'interdits, créant une fracture durable entre la population locale et l'État gestionnaire.

Parallèlement à ces conflits d'usage, le visage même de Phalempin se métamorphosa sous les coups de boutoir de la Révolution industrielle. L'industrie s'invita d'abord de manière surprenante au cœur du massif. Alfred Nobel, l'inventeur de la dynamite, cherchait des lieux isolés pour stocker ses explosifs instables. La forêt de Phalempin, avec sa densité et son éloignement des grandes villes, offrait la cachette idéale et des dépôts de dynamite y furent implantés. Enfin, le sol argileux, cette malédiction des premiers âges, révéla sa véritable valeur économique. Des tuileries sortirent de terre, exploitant les veines d'argile pour façonner briques et tuiles qui allaient construire les corons du Nord. Les trous béants laissés par l'extraction commencèrent à parsemer la forêt, cicatrices industrielles béantes.

Pourtant, cette modernisation offrit une ouverture inespérée. En 1846, le chemin de fer Paris-Lille perça l'horizon. Avec lui débarquèrent les bourgeois lillois et les premiers naturalistes, comme J. Macquart en 1851, qui s'émerveillèrent de la richesse des coléoptères dans ce qu'ils appelaient désormais un "site précieux". Phalempin entrait dans la modernité, ignorant que le siècle suivant lui réservait l'épreuve du feu.

Partie IV : La Grande Guerre (1914-1918)

1. Le martyre d'Achille Péchon

L'aube du XXe siècle se lève dans le fracas du canon, brisant net l'insouciance de Phalempin qui perd son statut privilégié de lieu de villégiature pour la bourgeoisie lilloise. Les festivités mondaines se taisent brutalement : installée dans une demeure bourgeoise située à l'actuel n°36 de la rue Jean-Baptiste Lebas, la Kommandantur projette désormais une ombre glaciale sur tout le Carembault. Dès octobre 1914, la commune vit à l'heure allemande : réquisitions, couvre-feu et surveillance constante rythment le quotidien d'une population prise au piège.

C'est dans cette atmosphère de plomb que se joue le destin d'Achille Péchon. Magasinier de 54 ans à la tannerie Molhant, cet homme du peuple au caractère indomptable commet l'irréparable aux yeux de l'occupant : il refuse de livrer son fils Raymond, âgé de 18 ans, réquisitionné pour l'effort de guerre allemand. Achille fait le choix du cœur et cache sa progéniture pour la soustraire à cet esclavage moderne.

La sanction est immédiate et impitoyable. Une perquisition à son domicile de la rue des Raisnes permet de "découvrir" un revolver, prétexte suffisant pour une justice expéditive. Jugé en à peine 45 minutes par le Conseil de Guerre du Kommandant Meyer, Achille Péchon comprend l'enjeu. Devant ses juges, il se mure dans un silence farouche, conscient que sa vie est le prix à payer pour celle de son fils. Il prend tout sur lui : l'arme, le refus, la mort.

Achille Péchon

Lorsqu'il est ramené près de Raymond après le verdict, ses mots sont d'une économie terrifiante : « Je serai fusillé demain. » Il n'y a pas de larme, juste l'acceptation stoïque du sacrifice. Le 29 janvier 1915, à l'aube, il marche vers la lisière du bois assisté de l'abbé Becquet. Refusant le bandeau, il tombe sous les balles en criant "Vive la France !". L'occupant pensait terroriser la population par cet "exemple" ; il venait de créer un martyr dont le souvenir marqua durablement la mémoire collective du village.

Mais cette exécution sommaire répondait à une logique de terreur encore plus implacable. Pour l'administration militaire, la mort d'Achille avait une fonction précise : briser les reins de toute résistance au travail forcé. Il était inconcevable de laisser libre l'enjeu du conflit — Raymond, dix-huit ans, force de travail valide — après avoir supprimé l'obstacle paternel. Le père fut tué pour l'exemple, et le fils fut de facto saisi. Une comptabilité macabre où la vie humaine n'était qu'une variable d'ajustement.

2. La forêt martyre

Si les hommes tombaient, la forêt, elle aussi, allait mourir. Pour l'armée allemande, le massif de Phalempin n'était pas un sanctuaire naturel, mais un immense réservoir de matière première. La guerre des tranchées était une guerre du bois : il en fallait des quantités astronomiques pour étayer les galeries, construire les abris, consolider les tranchées boueuses du front d'Artois. Les scies se mirent à chanter un hymne funèbre. Arpent après arpent, les chênes séculaires furent abattus, débités et expédiés vers les lignes de feu. En quatre ans, ce que la nature avait mis des siècles à élever fut rasé à blanc. À la fin du conflit, Phalempin n'était plus une forêt, mais une lande désolée, un champ de ruines végétales hérissé de souches. Le "Bois du Roy" n'est plus qu'un champ de boue lunaire.

De ce désastre émergeait une étrange structure, symbole de l'ingéniosité militaire de l'occupant : « l'Arbre-Échelle ». Profitant de la hauteur naturelle d'un des rares arbres épargnés, les Allemands avaient planté dans le tronc, au burin, de gros barreaux de fer pour façonner une échelle de fortune. Chaque jour, les soldats du cantonnement voisin gravissaient ce chêne pour observer les alentours. Depuis ce perchoir, leurs officiers scrutaient l'horizon plat des Flandres, dirigeant les tirs d'artillerie et surveillant les mouvements ennemis. Ce poste d'observation, œil cyclopéen ouvert sur la plaine, devint une cible privilégiée et une légende locale, rappelant que même les arbres avaient été enrôlés de force dans la mécanique de la guerre.

Bois de l'Offlarde : l'arbre-échelle aujourd'hui, où le temps a permis à l'arbre d'absorber les barres au sein de son écorce.

3. Un retour inattendu

La retraite allemande, en 1918, ne fut pas un adieu, mais une dernière morsure. Pratiquant la politique de la terre brûlée, l'occupant s'acharna sur les infrastructures, réduisant notamment la voie ferrée en un amas de ferraille et de gravats avant de fuir face à l'avancée des troupes Alliées. Phalempin était libre, mais meurtrie.

Pourtant, c'est en 1919 que le véritable miracle de l'après-guerre se produisit. À la surprise générale, une silhouette familière arpenta de nouveau les pavés de la commune : Raymond Péchon. Le fils d'Achille, celui pour qui le sang avait coulé, était vivant. Personne n'aurait pu imaginer l'odyssée qu'il venait de traverser. Emprisonné d'abord deux mois dans les geôles de Mons, il avait été déporté en Allemagne, soumis à la dureté du travail forcé. Mais le destin, capricieux, joua en sa faveur. Malade, jugé inapte, il fut rapatrié en Suisse par la Croix-Rouge. Loin de se contenter de cette sécurité neutre, il s'évada pour rejoindre la France combattante. Incorporé au 110e régiment d'infanterie à Sarlat, son périple le mena ensuite en Algérie, pour finir son service sous le soleil brûlant du sud Tunisien. Il revenait au pays portant le poids de sa survie, mais la tête haute. L'honneur de son père était sauf, et son incroyable parcours sonnait comme un ultime défi à l'officier qui l'avait condamné.

 

Ci-contre, à droite sur la photo, le jeune Raymond pose avec des camarades dans un camp en Allemagne

Partie V : L'entre-deux-guerres (1919-1939)

1. La résurrection verte

Si la pierre des maisons se relevait, la forêt, elle, exigeait le temps long du vivant. Le paysage lunaire laissé par les tranchées et les coupes rases ne pouvait rester en l'état. Dès 1920, une vaste campagne de reboisement fut lancée pour panser les plaies béantes de la terre. Il ne s'agissait pas seulement de planter des arbres, mais de restaurer une âme. Le choix se porta massivement sur le chêne pédonculé, essence noble et robuste, capable de s'ancrer dans cette argile lourde et meurtrie. Arpent après arpent, les jeunes plants vinrent coloniser les anciens champs de bataille, promesse d'une canopée future qui recouvrirait, un siècle plus tard, les stigmates de la folie des hommes.

2. La mémoire et l'ascension

La paix revenue sur les décombres, Phalempin se devait de graver le souvenir de ses martyrs dans la pierre. Mais le village fit mieux : il inscrivit la mémoire dans sa géographie même. Dans un renversement symbolique saisissant, l'avenue la plus huppée, celle où s'alignaient les villas bourgeoises des industriels lillois, fut rebaptisée « Avenue Achille Péchon ». L'ironie de l'Histoire est mordante : les notables, ceux-là même qui fuyaient la ville pour la villégiature, habiteraient désormais à l'adresse de l'ouvrier tanneur fusillé. Le nom du père, humble magasinier au caractère indomptable, supplantait les titres de noblesse, marquant la revanche posthume du patriotisme sur le rang social. Le dimanche 10 août 1930, sous le regard ému de la famille Péchon et du Conseil Municipal, les Sapeurs-Pompiers et la fanfare communièrent avec une foule nombreuse pour inaugurer le monument érigé à sa mémoire. Sur le marbre, une inscription lapidaire scellait à jamais ce destin tragique : « À Achille Péchon, fusillé par les Allemands le 29 janvier 1915 ».

Mais la revanche la plus éclatante fut celle des vivants. Raymond Péchon, l'orphelin de guerre, l'enjeu vivant du drame de 1915, ne se laissa pas briser par le deuil. Au contraire, il s'enracina dans cette terre que son père avait arrosée de son sang. L'entre-deux-guerres fut pour lui, comme pour le Nord dévasté, le temps de la reconstruction. Loin de fuir le théâtre de son malheur, il s'y affirma comme une figure incontournable, tissant patiemment sa toile d'influence.

L'année 1934 marqua son apogée politique. Dans une France en proie aux tensions, il accéda à la fonction prestigieuse de Conseiller d'arrondissement pour le canton de Pont-à-Marcq. Siégeant au sein de cette assemblée locale typique de la IIIe République aujourd'hui disparue, il tenait désormais les cordons de la bourse, gérant notamment la répartition de l'impôt. Raymond n'était pas un parachuté, mais l'incarnation vivante de cette sociologie des notables ruraux du Nord : catholique fervent, patriote intransigeant, méfiant envers les sirènes du socialisme révolutionnaire, mais viscéralement ancré dans son terroir. Son mandat courut jusqu'en 1940, moment où l'invasion allemande vint suspendre le cours de la démocratie républicaine. Raymond Péchon était alors un homme mûr, d'environ quarante-trois ans, politiquement expérimenté et socialement établi. L'enfant caché de 1915 était devenu le maître de la cité, prêt à affronter la tempête qui s'annonçait de nouveau à l'est.

Raymond Péchon

Partie VI : La Seconde Guerre Mondiale (1939-1945)

1. La dette de sang

Vingt ans à peine ont passé depuis que les canons se sont tus, que le bruit des bottes résonne à nouveau sur les pavés du Nord. Mais cette fois, l'histoire ne bégaye pas ; elle offre une revanche. Au cœur de la commune, Raymond Péchon est un homme dont le nom seul est un étendard. Il est ce fils de dix-huit ans pour qui Achille est mort, l'enfant sauvé par le sacrifice paternel. Devenu une figure d'autorité locale respectée, il porte en lui une dette de sang qu'il entend bien honorer. Il n'a pas oublié la leçon de courage de 1915, ni la froideur bureaucratique de l'occupant qui lui a volé son père.

Lorsque l'administration nazie, implacable, instaure le Service du Travail Obligatoire (STO) pour drainer la jeunesse française vers les usines du Reich, Raymond Péchon refuse d'être le complice d'une nouvelle déportation. Il se souvient du refus d'Achille. Mais là où le père avait agi seul, le fils organise la résistance administrative. Il devient un faussaire de la liberté, produisant de faux papiers, modifiant les registres, offrant une nouvelle identité aux réfractaires. Phalempin devient un refuge discret, un maillon de cette chaîne de l'ombre qui tente de soustraire les enfants du pays à l'appétit de l'ogre allemand.

2. La forêt, arsenal de l'ombre

Tandis que le bourg résistait, la forêt, qui pansait à peine ses plaies de la Grande Guerre, retombait sous la coupe militaire. Les jeunes arbres, plantés pour effacer le désastre de 14-18, offraient désormais un couvert suffisant pour dissimuler les secrets de la Wehrmacht. Le massif changea de visage pour devenir un arsenal secret, une zone interdite où l'on chuchotait l'existence d'armes nouvelles et terrifiantes.

Sous la frondaison protectrice, l'occupant aménagea des caches de munitions et des infrastructures logistiques. Les rumeurs les plus folles couraient sur la présence de bases de lancement pour les V.1, ces bombes volantes censées inverser le cours de la guerre. Si Phalempin ne fut pas un site de lancement majeur comme ceux de la côte, sa forêt servit de zone de stockage et de transit, un maillon logistique vital pour les Wunderwaffen d'Hitler. Les chemins forestiers, autrefois parcourus par les chasseurs de rois, voyaient désormais passer les camions gris chargés de mort.

3. De la Résistance à la Victoire

Mais si la forêt servait de cachette aux armes, elle savait aussi protéger les hommes. Le 8 septembre 1943, le ciel de Phalempin s'embrase lorsqu'un Spitfire de la Royal Air Force, piloté par le Polonais Jan "Charly" Krajewski, sans doute abattu par un poste de FLAK allemand, s'écrase en lisière du bois. Le pilote parvient à s'éjecter in extremis. C'est alors qu'Omer Bonte, un fermier local, accomplit un acte d'une bravoure insensée. Quelques instants avant l'arrivée des patrouilles allemandes, il enterre le parachute du pilote et dissimule ce dernier dans un sac de pommes de terre. Grâce à ce geste, "Charly" disparaît dans la forêt, happé par la résistance qui le soustrait aux griffes de l'ennemi.

1940 - Phalempin, sortie de la rue du Plouick – poste de FLAK allemand, mono-tube de 37 mm. 

À la Libération, le 2 septembre 1944, la forêt redevient un champ de bataille. Les résistants du Carembault, ce noyau dur avec lequel Péchon évoluait en synergie, sortent de l'ombre pour harceler l'ennemi en retraite. Cette liberté retrouvée a un prix : Albert Hermant, Auguste Dupuis et Marcel Herbaux y laissent leur vie, tombés « en bordure du bois », derniers martyrs d'une guerre qui n'en finissait pas de meurtrir la terre de Phalempin.

La transition du pouvoir est immédiate. Les autorités vichystes écartées, c'est Raymond Péchon qui émerge naturellement comme le chef légitime. Aux élections municipales du 29 avril 1945, sa liste l'emporte triomphalement. Lui, le notable d'avant-guerre, se présente désormais sous l'étiquette du Parti Socialiste SFIO, non plus seulement comme l'héritier d'une famille, mais comme le candidat « résistant », le fils d'Achille Péchon, le « fusillé ».

Partie VII : Phalempin aujourd'hui (De 1945 à nos jours)

1. Des cicatrices de briques aux sanctuaires d'eau

La paix revenue, la forêt subit les assauts d'une autre bataille : celle de la modernité. La reconstruction du pays exige des matériaux, et le sol de Phalempin recèle un trésor rouge : l'argile. Le Comptoir Tuilier du Nord lance une exploitation massive au cœur même du massif. Des décennies durant, jusqu'aux années 1980, le ballet incessant des pelles mécaniques éventre la terre, creusant de vastes fosses béantes pour alimenter les fours des briqueteries.

Mais la nature a horreur du vide. Lorsque l'exploitation cesse enfin, laissant derrière elle un paysage défiguré, un phénomène inattendu se produit. L'argile, cette même terre lourde et imperméable qui avait jadis repoussé les charrues, retient désormais les eaux de pluie. Les carrières abandonnées se remplissent, se transforment en miroirs du ciel. Ainsi naissent les Étangs de Phalempin. Ces cicatrices industrielles, loin de rester des plaies ouvertes, deviennent des zones humides d'une richesse écologique inespérée, où la vie aquatique reprend ses droits avec une vigueur surprenante.

2. Un héritage écologique précieux

Cette métamorphose a donné naissance à un écosystème unique. Les plans d'eau, bordés de saules et de roseaux, offrent aujourd'hui un refuge inestimable à une biodiversité foisonnante. Batraciens, libellules et oiseaux d'eau y ont élu domicile, transformant les stigmates de l'exploitation en sanctuaires de vie.

Cependant, l'héritage des années 1920 est lourd à porter pour la forêt environnante. Ces chênes pédonculés, plantés massivement et à la hâte pour effacer les ravages de la Grande Guerre, peinent aujourd'hui à survivre. Inadaptés aux sécheresses modernes, ils suffoquent. L'heure est désormais à l'adaptation et à la diversification. Les forestiers favorisent le Chêne sessile, plus sobre et résilient, pour accompagner un cortège varié de charmes, hêtres, frênes, bouleaux, érables et sorbiers. Cette mosaïque végétale compose désormais une canopée diversifiée sous laquelle la vie foisonne, mieux armée pour affronter les défis climatiques à venir.

Cette richesse a valu au massif d'être classé Zone Naturelle d'Intérêt Écologique, Faunistique et Floristique (ZNIEFF). Au rythme des saisons, le sous-bois se pare de jacinthes sauvages, de primevères et d'ail des ours, avant de laisser place à une multitude de champignons qui font le bonheur des mycologues amateurs. La forêt n'est plus seulement un réservoir de bois ou une ancienne carrière, mais un conservatoire vivant, un poumon vert indispensable qui respire au rythme d'une région densément peuplée.

3. Les défis contemporains : Entre loisirs et préservation

Cependant, ce havre de paix doit relever de nouveaux défis. Située à seulement vingt kilomètres de la métropole lilloise, la forêt de Phalempin est victime de son succès. Chaque année, près de 300 000 visiteurs viennent chercher sous ses frondaisons un peu de fraîcheur et d'évasion. Ce flot continu de promeneurs, de cyclistes et de cavaliers exerce une pression constante sur le milieu naturel. Pour maintenir cet équilibre précaire entre l'accueil du public et la préservation de la vie sauvage, l'Office National des Forêts (ONF) a dû repenser l'aménagement du massif.

Des sentiers balisés, pédestres et équestres, des parcours VTT et des chemins de Grande Randonnée (GR) canalisent désormais les flux, permettant d'arpenter les lieux sans piétiner la flore fragile. Un sentier de découverte guide également les curieux : grâce à ses panneaux pédagogiques, il dévoile les secrets de la faune, de la flore et de l'écosystème forestier, invitant chacun à devenir l'acteur de sa protection. Mais la menace la plus insidieuse reste la coupure brutale de l'autoroute A1, véritable cicatrice de béton qui isole le massif et coupe la forêt littéralement en deux, entravant la circulation naturelle de la faune, rappelant que l'urbanisation galopante reste le prédateur le plus redoutable pour cet îlot de verdure.

Conclusion : La forêt palimpseste

Au terme de ce voyage à travers les âges, la forêt de Phalempin se révèle pour ce qu'elle est vraiment : bien plus qu'un simple ensemble d'arbres. Elle est un palimpseste, un parchemin maintes fois gratté et réécrit où chaque époque a laissé sa trace indélébile. Son sol d'argile est pétri des légendes d'un pin païen abattu par Saint-Martin, criblé d'éclats d'obus de la Grande Guerre. Elle porte aussi en elle l'écho du pas des légions romaines, de la cavalcade des chasses royales d'Henri IV et du fracas des bottes de l'occupant.

Elle a survécu à tout : à la malédiction de la charrue grâce à son sol ingrat, à la fureur des guerres grâce à la plantation obstinée des hommes, et aux blessures de l'industrie en métamorphosant ses trous béants en étangs de vie. Elle porte en elle la mémoire du sang versé par Achille Péchon et le souffle de liberté de son fils Raymond.

Aujourd'hui, alors que les chênes plantés sur les ruines de 14-18 souffrent sous le soleil d'un climat qui change, la forêt livre son ultime combat : changer pour ne pas mourir, s'adapter pour continuer d'exister. Pour l'enfant du pays comme pour le visiteur de passage, elle restera à jamais ce refuge fragile et puissant, où le murmure des légendes et le souvenir des héros se mêlent au chant inépuisable de la vie qui renaît toujours.

Crédits :

  • Photographies publiées avec l'aimable autorisation de la société historique de Phalempin.
  • Illustrations inspirées par les gravures de l'ouvrage « Historique de Phalempin » de Georges Lagache.

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