Y pour "Y a 100 Ans", reconstituer une vie, raconter une histoire

Publié le 28 novembre 2025 à 10:00

Bienvenue dans ce vingt-cinquième et avant-dernier article de notre #ChallengeAZ ! Dans notre précédent chapitre, nous avons affronté le silence des archives avec la lettre X. Aujourd'hui, nous allons faire l'inverse. Nous allons prendre une branche de notre arbre, celle d'Emile Carpentier, et la faire fleurir. Nous allons cesser d'être de simples collectionneurs de dates pour devenir des conteurs d'histoires.

Depuis la lettre A, nous avons assemblé une formidable boîte à outils. Nous avons navigué dans les Archives, déchiffré l'État civil, exploré le Cadastre. Maintenant, que faire de toutes ces pièces de puzzle ? La lettre Y nous offre la plus belle des réponses : Y... comme "Il Y a 100 ans" (ou presque).

C'est un exercice de synthèse. Il s'agit de choisir un ancêtre, de se fixer une année précise et de mobiliser toutes les sources pour reconstituer une tranche de vie. C'est le moment magique où les noms deviennent des êtres de chair et de sang.

Pour ce guide, nous allons mener l'enquête ensemble sur votre ancêtre : Emile Carpentier. Prenons une date charnière : l'année 1921. Il y a un siècle, à Leforest, à quoi ressemblait la fin de vie de cet homme ?

Étape 1 : Le point de départ - Le Recensement de 1921

Avant de parler d'Emile, il faut planter le décor. Nous sommes en 1921 dans le Pas-de-Calais. Le monde d'Emile est marqué par le traumatisme encore frais de la Grande Guerre. Leforest, située en zone occupée et proche du front, porte les stigmates du conflit.

Notre enquête commence par une "photographie" administrative de l'époque : le Recensement de 1921 (R) de Leforest. En parcourant les rues de Leforest, nous tombons sur le foyer d'un certain Emile Carpentier et de son épouse, Laure Carpentier (qui ne mentionne pas son nom de naissance !), dans la rue du Jourdain (actuelle rue Victor Hugo). Il a alors 58 ans. Il n'est plus le jeune garçon d'autrefois. C'est un homme mûr, marqué par la vie, qui exerce la profession de Chaudronnier à l’usine de Produits Chimiques d’Auby.

Mais où vit-il exactement ? Pour ancrer cette réalité, nous consultons le Cadastre (C). Les matrices et les plans nous permettent de situer précisément son habitation dans le dédale des rues de Leforest. Nous pouvons alors imaginer sa maison, peut-être une bâtisse en briques rouges typique de la région, avec sa cour et son petit jardin, témoin silencieux de son quotidien.

Dans ce paysage industriel en pleine reconstruction, son métier est essentiel. Il travaille le métal, répare, consolide. L'ambiance est à la reconstruction. Les corons se repeuplent, les puits de mine tournent à nouveau. C'est dans cette atmosphère de poussière de charbon et d'espoir renaissant qu'Emile vit ses dernières années.

Le recensement indique une naissance vers 1863 à Boisleux-au-Mont. Forts de cette information, nous fonçons vers les archives du Pas-de-Calais pour récupérer son acte de naissance. Et là, c'est l'impasse. Aucun Emile Carpentier n'est né à Boisleux-au-Mont en 1863, ni en 1862, ni en 1864. Avons-nous fait fausse route ?

Étape 2 : La clé du mystère - L'acte de mariage

Pour débloquer la situation, nous devons trouver un document qui relie Emile à ses origines. Puisqu'il vit avec Laure en 1921, cherchons leur mariage.

Nous consultons les Tables Décennales (T) de Leforest. Bingo ! Nous trouvons la mention de leur union récente. Nous Recherchons dans l'État civil (E) leur Acte de Mariage du 27 septembre 1919. C'est ce document qui nous livre la clé de l'énigme. L'acte nous donne une date de naissance très précise : le 17 janvier 1863, toujours à Boisleux-au-Mont.

Munis de cette date exacte, nous retournons confiant dans le registre des naissances de 1863 à la page correspondante. Et là, surprise ! À la date du 17 janvier, nous ne trouvons pas d'Emile Carpentier, mais un certain Emile FLOCHEL.

Tout s'éclaire grâce à la mention marginale inscrite sur cet acte de naissance. Elle précise qu'Emile a été légitimé par le mariage de ses parents, Alfred Carpentier et Marie Victorine Flochel, célébré en 1872. Emile est donc né "enfant naturel" et n'a pris le nom de son père que neuf ans plus tard. Sans cet acte de mariage de 1919 qui nous donnait la date de naissance exacte, nous serions restés bloqués sur un patronyme introuvable.

Mais ce précieux document ne résout pas seulement l'énigme d'Emile ; il lève aussi le voile sur celle qui partage sa vie. Celle que le recensement nommait simplement "Laure" est en réalité Lauria Thedrel, née à Festubert un an avant Emile. Le parallèle entre les deux époux est touchant : comme Emile, Lauria est une enfant naturelle, fille de Joséphine Thedrel.

L'acte nous apprend également qu'elle est veuve d'un premier lit : son précédent mari, un certain Henri Luce, est décédé à Douai le jour de Noël 1907. Piqués par la curiosité, nous remontons cette piste jusqu'à leur mariage à Douai en 1884, puis jusqu'au recensement de 1906. Nous y découvrons qu'ils avaient un fils, Désiré Augustin, né en 1887. [On voit ici que la généalogie est un puits sans fond : ne serait-il pas tentant de partir maintenant sur les traces de ce Désiré Augustin ? Qui sait si sa descendance ne possède pas, au fond d'un grenier, une photo ou un souvenir de leur aïeule Lauria et de son second mari, notre Emile ?]

Étape 3 : Le flashback - D'une famille soudée à la solitude

Maintenant que nous connaissons son identité complète, une question se pose : que faisait-il avant son mariage en 1919 ? Lauria est veuve depuis longtemps, mais Emile, lui, se marie à 56 ans. Vivait-il seul ?

Pour le savoir, nous reculons d'un cran, vers le Recensement de 1911 (R). La surprise est totale. En 1911, Emile ne vit pas seul, et il n'est pas marié. Il vit dans un foyer "clanique" et soudé à Leforest, composé de :

  • Alfred Carpentier, son père (73 ans).

  • Marie Victorine Flochel, sa mère (68 ans).

  • Emile, l'aîné (48 ans).

  • Aimé, son frère cadet (34 ans).

En 1911, la famille est au complet. En 1921, Emile est seul. Que s'est-il passé ?

L'écart entre les deux recensements correspond aux années terribles de la Grande Guerre. Les Tables Décennales des Décès de Leforest (1913-1922) nous révèlent l'ampleur du drame. Les noms tombent les uns après les autres : Carpentier Alfred, Carpentier Aimé, Flochel Marie Victorine.

En consultant les actes, l'histoire devient poignante. Ils sont tous décédés en l'espace de 18 mois, pendant l'occupation allemande. Et à chaque fois, le déclarant est le même : "Emile Carpentier, fils du défunt" ou "frère du défunt".

  • Février 1915 : Il déclare la mort de sa mère.

  • Mars 1916 : Il déclare la mort de son frère Aimé.

  • Juillet 1916 : Il déclare la mort de son père.

Emile, survivant solitaire, a dû porter seul le deuil de tout son clan en temps de guerre. Son mariage tardif avec Lauria en 1919 n'en est que plus beau : c'est une victoire de la vie sur le vide absolu.

Étape 4 : Le dernier acte – 28 novembre 1922

Cette lumière retrouvée auprès de Lauria sera malheureusement brève. Notre enquête se termine sur une date fatidique : le 28 novembre 1922. Emile s'éteint ce jour-là à Leforest, à l'âge de 59 ans. Au moment où j'écris ces lignes, cela fait 103 ans jour pour jour qu'Emile a tiré sa révérence.

Mais les archives nous réservent une dernière surprise, douce-amère. En fouillant dans Gallica (G), la bibliothèque numérique, j'ai retrouvé un article mentionnant l'attribution de la médaille du travail à Emile Carpentier. L'officialisation de cette récompense coïncide tragiquement avec son décès. Est-ce Lauria, sa veuve, qui a reçu cette médaille à titre postume, ultime reconnaissance pour les mains usées de son mari chaudronnier ?

L'histoire ne s'arrête peut-être pas tout à fait là. En octobre dernier, en préparant les articles de ce #ChallengeAZ, j'ai fait une découverte intrigante dans les Tables de Succession (S). Il semblerait qu'un testament attende bien au chaud, quelque part dans les archives, d'être découvert...

Conclusion : Plus qu'un nom

Ici n'apparaît qu'une bribe de l'histoire d'Emile Carpentier, homme ô combien important dans mon parcours de généalogiste. Nous sommes partis d'une simple ligne de recensement pour découvrir un destin complexe : une naissance illégitime, une vie de famille fusionnelle brisée par la guerre, une résilience incroyable et une fin prématurée mais reconnue par ses pairs.

Mais pour répondre à la question de savoir qui est exactement Emile Carpentier par rapport à moi, et pour le contenu de ce testament mystérieux... Ça, c'est une autre histoire... !

Dans notre tout dernier article pour le #ChallengeAZ, nous prendrons un peu de recul avec la lettre Z pour clore cette aventure !

Emile Carpentier – Collection personnelle

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