B pour Béguine, ces femmes libres derrière les murs

Publié le 2 novembre 2026 à 16:15

Bienvenue dans ce deuxième article de notre #ChallengeAZ consacré à nos aïeules ! Hier, avec la lettre A, nous avons suivi l'Accoucheuse de chambre en chambre et d'acte en acte, cette femme qui a vu naître tous nos ancêtres. Aujourd'hui, nous quittons le lit de l'accouchée pour pousser une lourde porte cochère, au cœur de nos villes du Nord et de Flandre. Derrière elle vivaient des femmes qui avaient choisi de ne dépendre ni d'un mari, ni d'un couvent. B, comme Béguine.

Imaginez que vous soyez une jeune femme de Lille, de Douai ou de Courtrai, quelque part au XIIIe siècle. Deux chemins s'offrent à vous, et deux seulement : le mariage, avec un époux qui décidera de presque tout à votre place ; ou le couvent, à condition d'avoir une dot suffisante et de renoncer au monde pour toujours.

Et pourtant, à deux rues de chez vous, il existe une troisième voie. Un enclos entouré de murs, des maisonnettes blanches autour d'une cour plantée d'arbres, une petite église. Ici vivent des femmes qui prient, qui travaillent, qui gèrent leur argent, qui soignent les malades. Elles ne prononcent aucun vœu définitif. Elles gardent leurs biens. Et si un jour elles le souhaitent, elles peuvent repartir… et même se marier.

Pendant six siècles, ces femmes ont fasciné, inquiété, parfois scandalisé. L'Église en a fait brûler une. Des comtesses de Flandre les ont protégées. La Révolution ne savait pas quoi en faire. Et nos régions du Nord en ont compté des dizaines de communautés. Peut-être l'une de vos aïeules, une grand-tante restée « fille », une veuve sans enfants, a-t-elle passé sa vie derrière ces murs. Partons à sa recherche.

Chapitre 1 – Ni nonnes ni épouses : qui étaient les béguines ?

Les béguines sont des femmes laïques qui mènent une vie religieuse en communauté, sans prononcer de vœux perpétuels. Elles promettent la chasteté et l'obéissance tant qu'elles vivent au béguinage, mais restent libres de le quitter. C'est cette position « entre deux mondes » qui fait toute leur originalité, et toute leur difficulté à se faire accepter.

Un mouvement né chez nous

Vers 1200, dans le diocèse de Liège et le Brabant, des sources signalent un phénomène nouveau : des « femmes pieuses » qui vivent seules ou en petits groupes, sans règle ni statut. La plus célèbre est Marie d'Oignies (1177-1213), active dans la région de Nivelles. Le prédicateur Jacques de Vitry, fasciné par elle, écrit sa biographie en 1216 et fait connaître ces femmes jusqu'à Rome.

Pourquoi ici ? Parce que nos régions sont alors parmi les plus urbanisées d'Europe. Les villes drapières de Flandre et du Hainaut ont besoin de main-d'œuvre féminine, les couvents traditionnels sont réservés aux familles nobles, et beaucoup de femmes ne trouvent pas de mari. Le béguinage répond à tout cela à la fois.

Le saviez-vous ?

Le mot « béguine » était à l'origine un sobriquet moqueur. Selon l'historien Walter Simons, il viendrait d'une racine qui évoque le fait de marmonner, comme dans « bégayer » : la béguine serait celle qui marmonne ses prières. Le mot a ensuite donné son nom au « béguin », la petite coiffe qu'elles portaient.

Les comtesses de Flandre, grandes protectrices

Dans les années 1230-1240, les autorités décident d'encadrer ces femmes plutôt que de les laisser vivre isolées. Jeanne de Constantinople, comtesse de Flandre et de Hainaut, joue un rôle décisif. Entre 1236 et 1244, elle soutient la création de « cours de béguines » à Gand, Bruges, Ypres, Courtrai, Valenciennes, Mons, mais aussi à Douai et à Lille. Sa sœur Marguerite poursuit son œuvre. Le roi Saint Louis soutient de son côté le béguinage de Cambrai vers 1240, puis en fonde un à Paris en 1260.

Le bûcher de 1310 et la grande peur

Mais cette liberté inquiète. Des femmes qui parlent de Dieu sans prêtre, qui écrivent, qui prêchent parfois : voilà qui sent l'hérésie. En 1236 déjà, l'inquisiteur Robert le Bougre fait exécuter plusieurs femmes dans la région de Cambrai.

Le drame le plus célèbre concerne une femme de chez nous. Marguerite Porete, béguine originaire du Hainaut, écrit un livre mystique, Le Miroir des âmes simples. L'évêque de Cambrai le fait brûler publiquement à Valenciennes et lui interdit de le diffuser. Elle continue. Elle est arrêtée, jugée à Paris, et brûlée vive le 1er juin 1310. Son livre, lui, a survécu : il est aujourd'hui considéré comme un chef-d'œuvre de la mystique médiévale.

L'année suivante, le concile de Vienne (1311-1312) condamne le mode de vie des béguines. Beaucoup de communautés disparaissent en Europe. Mais dans nos régions, les grands béguinages tiennent bon. En 1328, le pape Jean XXII écrit même à l'évêque de Cambrai pour lui demander de ne pas inquiéter les béguines de Lille, qui vivent honnêtement et obéissent à leurs supérieures.

Une longue survie flamande

Au XVIIe siècle, les béguinages connaissent même un renouveau, mais sous une forme plus encadrée, plus proche du couvent : robe noire, coiffe blanche, visites contrôlées. La Révolution les touche de plein fouet, puis le XIXe siècle les voit s'éteindre lentement en France. En Belgique, ils survivent jusqu'à nos jours. La dernière béguine, Marcella Pattyn, s'est éteinte à Courtrai le 14 avril 2013, à 92 ans. La frise ci-dessous résume ces huit siècles.

Chapitre 2 – Le béguinage, une ville dans la ville

Quand on pense « béguinage », on imagine les grandes cours blanches de Bruges ou de Courtrai. Mais c'est une image incomplète. Il a existé deux grands modèles, et nos régions du Nord ont surtout connu le premier.

Deux modèles : le « couvent » et la « cour »

  • Le couvent de béguines. C'est une simple maison de ville où vivent une ou deux douzaines de femmes, sous l'autorité d'une « maîtresse ». Elles n'ont pas de chapelle et fréquentent l'église paroissiale. À la fin du Moyen Âge, on en compte une dizaine à Arras, quinze à Douai, vingt et un à Saint-Omer et plus de trente à Mons.
  • La cour de béguines. C'est un véritable quartier fermé par un mur, avec ses maisons individuelles et ses maisons communes, son église, son hôpital pour les béguines pauvres ou âgées, sa boulangerie, sa brasserie. À sa tête, une « grande-maîtresse » assistée d'un conseil. Le Grand Béguinage de Malines a abrité plus de 1 500 béguines à la fin du Moyen Âge.

Au total, les anciens Pays-Bas du Sud ont compté près de 300 communautés de béguines. Le béguinage n'est donc pas une simple curiosité : c'est une institution aussi familière à nos ancêtres que le moulin ou la paroisse.

Plongée dans le béguinage de Lille (1245-1855)

Le béguinage de Lille est un cas d'école, parce que ses archives sont restées presque intactes. Il est fondé par la comtesse Jeanne ; il est déjà mentionné en 1239, et les premiers actes conservés datent de mars 1245. Voici ce que nous apprennent ses archives :

  • Quatorze places. Après une réforme de 1401, la communauté est limitée à quatorze béguines, avec une seule servante pour toutes. Auparavant, elles en avaient trois, plus un valet en livrée !
  • Une maîtresse élue et un conseil des aînées, au pouvoir disciplinaire redoutable. Dès 1276, une béguine qui ne dort pas régulièrement chez elle est renvoyée.
  • Des portes qui ferment. Au XVIIIe siècle, l'enclos est fermé de 21 heures à 5 heures et demie en été, et de 19 heures à 7 heures en hiver.
  • Un privilège de brasserie. Les béguines peuvent brasser leur propre bière sans payer les droits de la ville. Les abus suivent : vente frauduleuse, et quelques béguines un peu trop portées sur la boisson.
  • Des scandales soigneusement consignés. En 1469, une certaine Margot Le Wage est sanctionnée pour une liaison avec un notable de la paroisse Saint-André. En 1560, une béguine est emprisonnée au pain sec et à l'eau pour inconduite.
  • Un changement de public. Après la conquête française de 1667, c'est l'intendant de Flandre qui nomme les béguines. Les places, appelées désormais « prébendes », vont souvent à des veuves ou des filles d'officiers sans fortune.

La Révolution est une épreuve terrible. La municipalité déclare que les béguines ne sont pas des religieuses, puisqu'elles n'ont pas fait de vœux : elles n'ont donc pas à prêter serment. Mais l'argenterie de leur chapelle est saisie en novembre 1792, elles ne touchent plus leur prébende, et certaines sont chassées de leur logement. Le 17 juin 1796, le béguinage est confié aux Hospices civils de Lille et devient une sorte de maison de retraite pour femmes modestes : onze prébendées y vivent alors, âgées de 34 à 83 ans.

Le 2 juin 1841, une ordonnance royale supprime le béguinage « par voie d'extinction » : on ne remplace plus les béguines qui meurent. En 1855, les quatre dernières quittent les lieux. Les bâtiments sont démolis. La dernière maison, celle de la portière, brûle en 1957.

Ce qu'il en reste dans le Nord

À Cambrai, le béguinage Saint-Vaast, fondé en 1354 et installé rue des Anglaises en 1545, est le seul béguinage français à avoir conservé sa cour intérieure dans ses bâtiments d'origine. Après la Révolution, il a été repris par le bureau de bienfaisance. À Valenciennes, le béguinage Sainte-Élisabeth, fondé en 1239, était associé à un hôpital.

Idée de sortie : à une demi-heure de Lille, le béguinage Sainte-Élisabeth de Courtrai fait partie des treize béguinages flamands inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco en 1998. C'est là qu'a vécu Marcella Pattyn, la dernière béguine. Une maison-témoin y reconstitue l'intérieur d'une béguine au XIXe siècle.

Chapitre 3 – Pieuses et indépendantes : une liberté sous conditions

On présente parfois les béguines comme les « premières féministes ». La formule est séduisante, mais anachronique. La réalité est plus nuancée, et bien plus intéressante pour le généalogiste.

Ce qui les rendait libres

  • Elles gardaient leurs biens. Contrairement à une religieuse, la béguine ne renonçait pas à sa fortune personnelle. Les plus aisées possédaient leur propre maison dans l'enclos ; les plus modestes louaient une chambre chez une consœur.
  • Elles pouvaient partir. Aucun vœu définitif ne les retenait. Une béguine pouvait quitter la communauté, et même se marier.
  • Elles travaillaient et gagnaient leur vie. Filage et tissage de la laine et du lin, dentelle, soins aux malades et aux vieillards, veille et toilette des morts, instruction des petites filles. Les villes drapières voyaient d'ailleurs d'un bon œil cette main-d'œuvre féminine.
  • Elles avaient une existence juridique pleine. C'est le point essentiel pour nous. Une béguine n'est pas une femme mariée : c'est une fille majeure ou une veuve. Elle peut donc acheter, vendre, prêter, louer, tester devant notaire sans demander l'autorisation de personne. Gardez cette idée en tête : nous verrons à la lettre E combien la situation de l'épouse était différente.

Anecdote d'archives : en 1789, les béguines de Lille participent au vote pour l'élection des députés aux États généraux, aux côtés des membres du clergé. Des femmes qui prennent part à un vote en 1789 : un privilège rare, qu'elles devaient à leur statut si particulier.

Ce qui les encadrait

La liberté avait un prix. La béguine devait obéir à sa maîtresse, rester chaste tant qu'elle vivait au béguinage, assister chaque jour à la messe, prier pour les fondateurs, s'habiller modestement et rentrer avant la fermeture des portes. Le clergé surveillait leur vie spirituelle, et les autorités civiles, comme la Chambre des comptes à Lille, leur vie matérielle. À partir du XVIIe siècle, la discipline se resserre encore.

Qui devenait béguine ?

Au début, des filles de la noblesse ou du patriciat urbain. Puis, de plus en plus, des femmes des classes moyennes et populaires. Leurs raisons sont multiples :

  • une vraie vocation religieuse, sans la dot exigée par les couvents ;
  • le refus, ou l'absence, d'un mariage ;
  • le veuvage, surtout sans enfants ;
  • la recherche d'une sécurité pour la vieillesse et la maladie, grâce à l'infirmerie du béguinage ;
  • et tout simplement le besoin d'un toit sûr pour une femme seule qui travaillait en ville.

Pour le généalogiste, cela signifie une chose : la béguine de votre arbre n'est pas forcément une sainte. C'est souvent cette grand-tante « restée fille », ou cette veuve dont on perd la trace, et qui a simplement choisi une autre manière de vivre.

Chapitre 4 – Retrouver une béguine dans les archives

Une béguine laisse des traces à trois niveaux : dans les registres où figure toute la population, dans les archives du béguinage lui-même, et dans les papiers de famille. Une règle d'or avant de commencer : après la Révolution, les biens et les archives des béguinages sont presque toujours passés aux Hospices civils ou aux bureaux de bienfaisance. C'est donc souvent du côté des archives hospitalières qu'il faut chercher, et non dans les fonds religieux.

1. Le premier indice : un mot dans un acte

Le mot « béguine » peut apparaître comme qualité dans un acte de sépulture, de décès, ou de baptême quand elle est marraine. En Flandre, cherchez aussi begijn ou beggyne dans les actes en flamand ou en latin (beghina). Autre indice : un domicile « au béguinage », ou une sépulture dans l'église ou le cimetière du béguinage.

2. Les archives du béguinage lui-même

C'est là que se cachent les sources les plus riches : règlements, registres d'admission ou de « vêture », listes de béguines, comptes, actes de fondation et de donation. Pour les béguinages du Nord, cherchez :

  • dans les archives hospitalières déposées aux Archives du Nord (série H-dépôt). Celles des Hospices de Lille, qui incluent le béguinage, y sont conservées, avec notamment les registres de la Commission administrative de 1792 à 1855 ;
  • dans les archives municipales (Lille, Douai, Valenciennes, Cambrai), notamment les fonds anciens des hôpitaux et du bureau de bienfaisance ;
  • dans la série B des Archives du Nord : à Lille, le béguinage dépendait de la Chambre des comptes, dont les enquêtes et décisions y sont conservées ;
  • dans la série C (intendance) pour les nominations faites par l'intendant de Flandre après 1667 ;
  • dans la série L pour l'époque révolutionnaire : enquêtes de 1792 sur les béguines, inventaires, saisies.

Nota Bene : des érudits ont déjà fait une partie du travail. Pour Lille, Paul Denis du Péage a publié en 1942 les Documents sur le béguinage de Lille (1245-1841), qui retranscrivent les archives dans l'ordre chronologique. Les Inventaires sommaires des archives hospitalières de Lille, publiés à la fin du XIXe siècle, décrivent aussi les fonds anciens. Commencez par là avant de demander les originaux.

3. Les actes notariés

Puisque la béguine dispose librement de ses biens, elle passe volontiers devant notaire. Cherchez son testament, souvent riche en legs à ses consœurs, à l'église du béguinage ou à ses neveux et nièces. Cherchez aussi l'acte d'achat ou de location de sa maison dans l'enclos, les rentes qu'elle constitue, la donation faite à son entrée. Et si vous trouvez l'inventaire après décès d'une béguine, c'est un trésor : il vous fera entrer dans sa petite maison.

4. Ne pas oublier la Belgique

La frontière actuelle n'existait pas pour nos ancêtres. Une femme de la Flandre française ou du Hainaut a très bien pu entrer au béguinage de Courtrai, d'Ypres, de Gand ou de Mons. Et comme les béguinages belges ont survécu au XIXe siècle, les sources y sont bien plus abondantes.

  • Les Archives de l'État en Belgique (https://agatha.arch.be) publient en ligne les inventaires de nombreux fonds de béguinages, comme celui de Sainte-Catherine d'Alost (1261-1791), et ceux des anciennes Commissions des hospices civils, héritières des béguinages.
  • Les CPAS (Centre public d'action sociale), appelé OCMW (Openbaar Centrum voor Maatschappelijk Welzijn), successeurs des Hospices civils, sont souvent propriétaires des béguinages et de leurs archives.
  • Les registres de population belges, tenus à partir de 1846, indiquent la profession de chaque habitant : vous y trouverez des femmes dites « béguine » ou begijn.
  • Les images mortuaires (doodsprentjes), ces petites cartes pieuses distribuées aux funérailles, sont très répandues en Flandre. Celle d'une béguine le précise presque toujours. Des cercles généalogiques flamands en ont rassemblé et numérisé de très grandes collections.

Pour s'orienter, l'ouvrage de référence est le guide de Pascal Majérus, Ces femmes qu'on dit béguines (Archives générales du Royaume, 1997), qui recense pour chaque béguinage de Belgique la bibliographie et les sources d'archives disponibles.

5. Dans les papiers de famille

Une photographie de femme âgée en robe noire et coiffe blanche, une image mortuaire flamande, un chapelet, une lettre datée « du béguinage »… Ces indices méritent d'être pris au sérieux. Interrogez aussi la mémoire familiale : « la tante qui vivait chez les sœurs à Courtrai » était peut-être une béguine.

Chapitre 5 – Étude de cas : l'énigme des quatre dernières béguines de Lille

Pour cette étude de cas, je vous propose une enquête bien réelle, et encore ouverte. Nous savons qu'en 1855, quatre béguines vivaient toujours dans le béguinage de Lille, condamné à disparaître. Mais qui étaient-elles ? Leurs noms ne figurent dans aucun livre d'histoire. Voici la méthode pour les sortir de l'ombre.

Étape 1 – Rassembler ce que l'on sait déjà

Avant d'ouvrir le moindre registre, on fait le point sur la bibliographie. Une étude publiée en 1983 par A. Gérard nous apprend que :

  • en 1796, onze prébendées âgées de 34 à 83 ans occupent le béguinage ;
  • les quatorze places sont rétablies sous la Restauration, et un nouveau règlement est adopté en 1826 ;
  • à partir de l'ordonnance du 2 juin 1841, on ne remplace plus les béguines qui meurent ;
  • en 1855, les quatre dernières partent : trois s'installent dans un autre établissement des Hospices civils, la quatrième préfère loger en ville, avec une pension augmentée.

Nous avons donc un cadre : quatre femmes, vivantes en 1855, entrées au béguinage avant 1841.

Étape 2 – Les registres des Hospices civils

Le cœur de l'enquête se trouve dans les archives des Hospices de Lille, déposées aux Archives du Nord. Les registres de décisions de la Commission administrative (1792-1855) et de délibérations du Conseil d'administration (1803-1855) consignent chaque nomination à une place de béguine, chaque décès, et la décision d'évacuation de 1855. C'est là que nous trouverons leurs noms, et peut-être leur âge et leur origine.

Étape 3 – Les recensements et l'état civil

Avec les noms, on peut tenter les recensements, mais avec prudence. Dans le Nord, la collection départementale est très lacunaire : seul le recensement de 1906 est complet, et pour les autres années, seules certaines communes ont conservé leurs listes. Vérifiez donc, dans la liste des recensements conservés publiée par les Archives du Nord et auprès des Archives municipales de Lille, s'il subsiste des listes nominatives de 1836 à 1851 pour le quartier du béguinage. Si c'est le cas, les béguines y apparaîtront à son adresse. Sinon, pas de panique : l'état civil prend le relais. Les registres de décès de Lille après 1855 nous diront où chacune est morte (dans quel hospice ?), à quel âge, et qui a déclaré le décès, souvent un employé de l'hospice ou un neveu.

Étape 4 – Remonter le fil des familles

L'acte de décès donne généralement le lieu de naissance et le nom des parents. Une question passionnante se pose alors : ces femmes étaient-elles, comme beaucoup de béguines lilloises après 1667, des filles ou des veuves de militaires ? Les contrôles de troupes et les dossiers de pension du Service historique de la Défense, comme les actes de mariage de leurs parents, nous répondront.

Étape 5 – Le notaire, pour finir

Dernière étape : chercher leurs testaments. Des femmes sans mari ni enfants, qui ont vécu des décennies entre elles, ont souvent laissé des legs révélateurs : à une consœur, à une nièce, à une œuvre pieuse. Les tables de successions (série Q) indiqueront si un testament existe et chez quel notaire.

Au terme de ces cinq étapes, quatre noms anonymes redeviendraient quatre vies : les dernières témoins d'une institution née six siècles plus tôt sous la protection de la comtesse Jeanne.

À vous de jouer !

Avez-vous dans votre arbre une femme restée célibataire, dont on perd la trace après 40 ans, dans une famille de Flandre ou du Hainaut ? Cherchez-la dans les registres de population belges et dans les collections d'images mortuaires flamandes. Et si l'enquête sur les béguines de Lille (ou d'ailleurs !) vous tente, partagez vos trouvailles en commentaire : pourquoi ne pas la mener ensemble ?

Conclusion – Une troisième voie

Les béguines nous rappellent une vérité que nos arbres généalogiques effacent trop souvent : toutes nos aïeules n'ont pas été épouses et mères. Certaines ont choisi une autre vie, entre la prière et le travail, entre la communauté et l'indépendance. Pendant six siècles, dans nos villes du Nord et de Flandre, des milliers de femmes ont vécu ainsi, en gérant leurs biens, en signant leurs actes, en décidant de leur avenir. Elles ont été moquées, surveillées, parfois condamnées. Elles ont survécu à l'Inquisition, aux guerres et à la Révolution.

La prochaine fois que vous croiserez dans votre arbre une femme « restée fille », ne la laissez pas au bout d'une branche sans descendance. Demandez-vous où elle a vécu, et comment. Derrière la porte d'un béguinage, une vie entière vous attend peut-être.

Et vous ? Avez-vous une béguine dans votre arbre, en France ou en Belgique ? Avez-vous déjà visité un béguinage ? Racontez-moi en commentaire, et dites-moi si l'enquête sur les quatre dernières béguines de Lille vous tente !

Dans notre prochain article pour le #ChallengeAZ, nous quitterons le silence du béguinage pour le vacarme d'une salle enfumée. Chopes de bière, partie de cartes, mineurs qui rentrent du fond… Et derrière le comptoir, une femme qui tient tout : la caisse, la clientèle, la réputation de la maison, pendant que son mari est à la fosse ou aux champs. Rendez-vous demain avec la lettre C… comme Cabaretière !

Bibliographie

Ouvrages de référence

  • Walter Simons, Cities of Ladies: Beguine Communities in the Medieval Low Countries, 1200-1565, University of Pennsylvania Press, 2001.
  • Bernard Delmaire, « Les béguines dans le nord de la France au premier siècle de leur histoire (vers 1230-vers 1350) », dans Michel Parisse (dir.), Les Religieuses en France au XIIIe siècle, Presses universitaires de Nancy, 1985, p. 121-162.
  • Pascal Majérus, Ces femmes qu'on dit béguines… Guide des béguinages de Belgique. Bibliographie et sources d'archives, Archives générales du Royaume, Bruxelles, 1997 (2 tomes).
  • Paul Denis du Péage, Documents sur le béguinage de Lille (1245-1841), Lille, 1942.

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