L'imprimante cesse son bourdonnement rythmé, crachant la dernière feuille du manuscrit avec un chuintement mécanique. Emile la saisit, l'encre encore tiède sous ses doigts, et l'ajoute à la pile immaculée qui trône sur son bureau de chêne. C'est fait. Après des mois d'investigations, de nuits blanches passées à déchiffrer des calligraphies impossibles et à croiser des données cadastrales, son article sur l'histoire de Phalempin est terminé.
Il se laisse retomber dans le cuir usé de son fauteuil, poussant un long soupir qui fait voler quelques poussières dans le rai de lumière traversant la pièce. Dehors, le ciel du Nord a cette teinte particulière, un gris lumineux, presque argenté, qui précède souvent les averses de janvier. Cela fait maintenant près de huit ans qu'il habite Phalempin. Huit années à parcourir ses rues, à saluer ses voisins, à vivre au rythme de cette commune du Carembault, sans jamais vraiment s'être plongé dans ses entrailles archivistiques. Ses recherches l'ont mené à Leforest, Douai, Lille, traquant les Suerinck et les Dhainaut à travers les siècles, mais la terre qui porte ses pas quotidiens a été étrangement négligée.
Le siège pivote vers le mur qui lui fait face. Là, dans un silence de cathédrale, tous les portraits de ses aïeux accrochés l'observent. C'est sa « constellation familiale », comme il aime l'appeler. Des daguerréotypes sépia aux photos noir et blanc granuleuses du début du XXe siècle, ils sont tous là. Leurs regards, figés par l'obturateur, semblent le transpercer, porteurs de secrets que le généalogiste s'échine à percer un à un.
À côté d'eux, son arbre généalogique s'étale, figé dans sa complexité tentaculaire. Son regard parcourt les branches, remontant le temps, sautant de case en case. Dans toute cette liste vertigineuse couvrant dix générations, un seul nom se détache géographiquement. Un seul ancêtre est de Phalempin... Un seul.
Un certain Henri Camus.
Une impulsion le pousse à se lever pour s'approcher de la feuille où ce nom est inscrit à l'encre noire. Henri Camus. Emile ne sait pas grand-chose sur lui, si ce n'est les dates sèches de l'état civil : né vers 1670, marié à Elisabeth Dorchies, mort en 1753. Mais une mention marginale, griffonnée sur un acte de baptême, a retenu toute son attention : il a été Garde de la Forêt de Phalempin.
Un sourire se dessine sur ses lèvres. Bien avant qu'il ne fasse de la généalogie, bien avant qu'il n'habite Phalempin, ces bois ont toujours été aimés. Il y vient depuis son enfance, arpentant les drêves et les sentiers escarpés. Et au début de sa jeune vie d'adulte, depuis Leforest, le jeune homme venait s'y cacher avec son cousin pour un but bien précis : apprendre la cornemuse.
Rien de tel qu'un endroit comme celui-ci ! Au-delà de ne plus casser les oreilles de sa voisine, l'instrument de bois le connectait à cette forêt quand les notes résonnaient entre les arbres. Le musicien se souvient de la texture du sac en velours sous son bras, de l'odeur du bois d'ébène. C'était un instrument à la fois rustique et sophistiqué. Le souvenir de son cousin gonflant le sac lui revient, le visage rougi par l'effort, tandis qu'ils étaient assis sur une table de pique-nique en bois, dans la drève d'Attiches, loin des sentiers battus. Ils jouaient des airs anciens, des mélodies oubliées qui semblaient réveiller les esprits de la forêt. Le bourdonnement grave de l'instrument se fondait avec le bruissement des feuilles de chêne tremblant sous la brise. Emile ignorait alors qu'il jouait sur la terre d'Henri. Peut-être l'ancêtre avait-il entendu, à travers le voile du temps ?
En se redressant de sa chaise, sa main heurte la montre à gousset. Le contact du métal froid lui parcourt l'échine comme une décharge électrique. C'est elle. La montre à gousset de ses aïeux, cet objet impossible trouvé dans une boîte de biscuits Fabis, qui lui a déjà permis de rencontrer Alphonse Marcout en 1930 et de découvrir les secrets de Louise en 1912.
Soudain, un clic se fait entendre.
Ce n'est pas le bruit mécanique d'un ressort qui saute, mais celui, plus profond, de la réalité qui se fissure. Le voyageur comprend qu'elle se prépare à l'emmener dans un autre souvenir. Les aiguilles du cadran en émail se mettent à tourner follement, à rebours, effaçant les secondes, les heures, les décennies.
Le vertige cesse aussi brutalement qu'il a commencé. L'odeur d'ozone et d'encre d'imprimerie est instantanément remplacée par des senteurs puissantes et terreuses : l'humus humide, le crottin de cheval, la fumée de bois vert.
Les paupières s'ouvrent. Le bureau a disparu. Emile se tient debout au milieu d'une cour en terre battue, entourée de bâtiments bas en briques rouges et chaînages de pierre blanche. C'est la Maison Forestière, le centre névralgique de la gestion de la forêt domaniale, située en plein cœur des bois, sur le territoire entre La Neuville et Phalempin.
Les lieux sont reconnaissables, mais transfigurés. À son époque, c'est ici que se dressera le Château de l'Ermitage, une bâtisse néo-classique construite en 1785. Mais en 1710, ce dernier n'existe pas encore. Ce qu'il a sous les yeux est une ferme fortifiée, robuste et fonctionnelle, typique de l'architecture rurale du Nord avant l'urbanisation. Les toits sont couverts de tuiles plates patinées par la mousse, et non d'ardoises aristocratiques. Des dépendances en torchis et pans de bois abritent les outils et les montures.
En baissant les yeux sur lui-même, un frisson de surprise le parcourt. Plus de jeans ni de chemise. Le voilà vêtu comme un homme du début du XVIIIe siècle, mais pas n'importe lequel. Il porte l'uniforme.
Son corps est engoncé dans un justaucorps de drap bleu roi, épais et lourd. La coupe est ample, descendant jusqu'aux genoux, cintrée à la taille et s'évasant sur les hanches, caractéristique de la mode sous Louis XIV.
Le tissu est un drap de laine foulée, conçu pour résister aux intempéries et aux ronces, dont les larges parements de manches permettent de protéger les mains ou d'y glisser des gants de cuir. Une large ceinture de buffle lui serre la taille ; il y sent le poids d'un « briquet », ce sabre court à lame courbe utilisé autant pour se défendre que pour dégager un sentier. Des culottes de toile rudes habillent ses jambes, rentrées dans de hautes guêtres de cuir noir qui montent au-dessus du genou, indispensables pour marcher dans les taillis humides de Phalempin. Une main gantée tâte son chef : un tricorne de feutre noir, bordé d'un galon simple et enfoncé jusqu'aux sourcils, le protège. À ses pieds, de lourdes chaussures de marche en cuir gras, à bouts carrés, dont les semelles cloutées crissent sur les graviers de la cour. Enfin, une gibecière de cuir usé pend à son flanc, lourde de son contenu – probablement un écritoire de voyage, de l'encre et du papier pour dresser les procès-verbaux au cœur des bois.
Contre sa poitrine, bien qu'il ne puisse la voir, Emile devine la présence d'une plaque métallique, insigne de sa fonction, probablement ornée des fleurs de lys royales. Il est un Garde de la Forêt, un agent de l'administration des Eaux et Forêts réformée par Colbert.
Un homme sort de l'écurie, tirant un cheval de trait par la bride. Il s'arrête net en voyant le nouveau venu.
C'est lui.
Jamais aucun portrait d'Henri Camus n'a croisé sa route, mais Emile le reconnaît instantanément. Il y a des traits qui traversent les siècles sans s'altérer. L'homme possède la carrure solide des Delmer, cette façon de se tenir bien campé sur ses jambes, comme un chêne. Son visage est marqué par le soleil et le vent, tanné comme du vieux cuir. Ses yeux sont clairs, vifs, entourés d'un réseau de rides fines creusées par le rire et le souci. La quarantaine doit approcher – il est né vers 1670, donc en 1710, l'âge correspond. Il correspond aussi d'ailleurs avec son propre âge. Emile est à l'aube de ses 40 ans. Cela lui semble soudainement étrange de croiser un ancêtre de son âge, malgré les trois siècles et la dizaine de générations qui les séparent.
Le garde le dévisage, sourcils froncés, mais sans hostilité.
— Eh bien, « l'Nouveau », lance-t-il avec un fort accent picard. Tu es planté là comme un piquet de bornage ? Le Maître Particulier t'attendait plus tôt.
Emile se ressaisit, adoptant instinctivement une posture respectueuse mais assurée. Impossible de révéler qu'il est son lointain descendant, venu du futur grâce à une montre magique.
— Désolé, répond-il. La route depuis Lille était... encombrée. Je suis prêt.
Henri renifle, un demi-sourire étirant ses lèvres minces.
— Encombrée ? Par les charrettes de réfugiés, sans doute. Allez, ne traînons pas. Le jour baisse encore vite et la forêt ne s'arrête jamais de pousser, ni les voleurs de voler. Je suis Henri. Henri Camus.
— Je sais, dit-il, avant de se mordre la lèvre. On m'a dit de me rapporter à vous. Je m'appelle Emile.
— Bienvenue à Phalempin, Emile. Si tu as de bonnes jambes et des yeux ouverts, tu feras l'affaire. Suis-moi.
Ils s'enfoncent dans la forêt. Contrairement aux bois qu'il connaît, replantés et alignés après la destruction totale de la Première Guerre mondiale, ceux-ci forment une forêt primaire, sauvage, sombre et dense. Des chênes séculaires côtoient des hêtres majestueux et des taillis impénétrables.
Henri marche d'un pas souple, silencieux malgré ses lourdes bottes. Emile, devenu son nouvel assistant, l'accompagne toute la journée dans ses travaux, découvrant la réalité du métier de garde forestier sous l'Ancien Régime.
Notre première tâche est le martelage. Ils rejoignent une parcelle où des arbres doivent être sélectionnés pour la coupe. Henri sort de sa gibecière un outil impressionnant : le marteau forestier. C'est un objet hybride, une hachette d'un côté pour « blanchir » l'écorce, et une masse de l'autre portant en relief les lettres royales.
— Regarde bien, Emile, lui explique-t-il en désignant un chêne magnifique. Celui-là, c'est pour la Marine. Il est droit, sain. Le Roi a besoin de navires. On ne le touche pas pour le chauffage.
D'un coup sec et précis, le marteau frappe le tronc. L'empreinte s'imprime dans le bois tendre, marquant la propriété inaliénable de la Couronne.
— Le Garde-Marteau passera vérifier, ajoute-t-il. Mais c'est nous qui avons l'œil. C'est nous qui savons quel arbre va vivre et lequel va mourir.
Soudain, le tonnerre de sabots au galop fait trembler le sol. Avant qu'Emile ne puisse réagir, un cavalier surgit d'un fourré, manquant de le renverser. Le jeune assistant trébuche, tombant à la renverse dans les fougères. Le cavalier, un jeune homme aux traits fins mais à l'expression hautaine, vêtu d'un justaucorps de velours brodé bien trop riche pour une sortie en forêt, tire brutalement sur les rênes de sa monture.
— Te pousseras-tu, vermine ? lance-t-il en levant sa cravache vers Emile. On ne t'a pas appris à saluer tes maîtres ?
Emile, sonné, cherche ses mots, mais une ombre s'interpose déjà entre lui et le destrier écumant. Henri. Il a saisi la bride du cheval d'une main ferme, immobilisant la bête d'une pression autoritaire.
— Bas les pattes, Camus ! aboie le noble. Ose toucher à mon cheval et je te fais rouer de coups !
Henri ne cille pas. Il soutient le regard du jeune aristocrate avec une insolence tranquille.
— Ce n'est pas une route de chasse ici, Monsieur le Vicomte, gronde-t-il de sa voix rocailleuse. C'est une pépinière royale. Vos sabots écrasent les jeunes pousses que le Roi destine à ses futurs vaisseaux.
— Je vais où bon me semble ! Et ce n'est pas un garde-chasse crotté qui va me dicter ma loi. Écarte-toi ou je te fais chasser de ta charge !
Henri relâche doucement la bride, mais ne recule pas d'un pouce. Il époussette sa manche avec une lenteur affectée.
— Vous pouvez essayer, Monsieur. Mais le Grand Maître des Eaux et Forêts pourrait s'intéresser à la raison pour laquelle vous traversez une parcelle mise en défens avec des chiens courants, hors saison.
Le Vicomte blanchit sous la menace voilée d'un procès-verbal.
— Tu es un chien hargneux, Camus.
— Un chien de garde, Monsieur. Je protège le bien du Roi contre tous les prédateurs. Qu'ils aient quatre pattes et des crocs, ou deux jambes et des dentelles.
Le noble serre les dents, foudroie Emile d'un dernier regard méprisant, et fait volte-face, éperonnant sa monture pour disparaître au galop.
Henri crache par terre, puis tend une main rugueuse pour aider Emile à se relever.
— Ça va, gamin ?
— Oui... merci, Henri. Vous ne craignez pas qu'il... ?
— Qu'il parle ? Il aboie plus qu'il ne mord. C'est un loup de salon. Ici, les seuls titres qui comptent sont ceux marqués sur les arbres. Il rajuste son tricorne et reprend sa marche.
Entre deux parcelles, alors qu'ils marchent sur un sentier couvert de feuilles mortes – une de ces drèves qu'Emile arpentait enfant – Henri se met à parler. Le silence de la forêt invite à la confidence.
— Tu es de la région ? demande-t-il.
— Du Forest, répond-il, ce qui n'est qu'une demi-vérité.
— Ah, Le Forest... C'est pas loin. Moi, je suis d'ici. Enfin, mes parents étaient au Leu-Pindu. Des laboureurs. Des gens de la terre, pas du bois.
L'homme s'arrête pour remettre son tricorne en place.
— Mon père voulait que je prenne la charrue. Mais la terre, c'est dur, Emile. Tu as le nez dedans du matin au soir. Moi, je voulais voir plus loin. J'ai pris l'habit de garde jeune. C'est un métier ingrat, on est détesté par ceux qu'on empêche de voler, et méprisé par ceux qui nous commandent. Mais on est libre.
Un sourire illumine soudain son visage.
— Et puis, ça m'a permis de rencontrer Elisabeth. Mon Elisabeth.
Ce nom est prononcé avec une douceur infinie.
— On s'est mariés il y a trois ans, en 1707. Attends... mais bon sang ! C'est le 25 septembre aujourd'hui, non ? C'est notre anniversaire ! Pile trois ans ! Tu aurais dû la voir... C'était à la ducasse, près d'Attiches. Elle portait une robe de toile bleue. J'ai su tout de suite. Ses parents, les Dorchies, n'étaient pas chauds. Un garde, ça gagne peu, et ça a mauvaise réputation. Ils disaient : « Henri Camus, c'est un homme qui vit avec les loups ».
Un rire franc éclate, faisant s'envoler une compagnie de geais.
— J'ai dû prouver ma valeur. J'ai travaillé dur. J'ai montré que je pouvais entretenir une famille. Et aujourd'hui... on a une petite fille. Elle est toute ma vie. Quand je rentre le soir, que je la vois dormir dans son petit lit près de l'âtre, j'oublie la fatigue, j'oublie le froid.
ATTICHES / BMS [1677-1792] – 5 Mi 045 R 001 – Archives départementales du Nord
Le soleil commence à décliner, filtrant à travers les frondaisons en rayons dorés. Ils arrivent près de la lisière, non loin du village. Soudain, Henri se fige. Sa main se lève, intimant le silence absolu.
À cinquante mètres, accroupie près d'un buisson, une femme s'affaire. Elle porte des haillons gris et semble d'une maigreur effrayante. Elle vient de relever un collet – un piège de fil de fer interdit.
Le braconnage. Le crime suprême contre les Eaux et Forêts.
Emile voit Henri se tendre. Le garde bondit hors du couvert des arbres.
— HOLÀ ! TOI !
La femme sursaute, lâchant le lièvre mort qu'elle tenait. Elle se retourne, terrifiée. Henri fonce sur elle, l'air furieux.
— Encore toi ? Je t'avais prévenue, Marie ! Le braconnage est interdit ! Tu veux finir aux galères ? Tu veux que je t'emmène au cachot de la Maîtrise ?
La femme tremble de tous ses membres. L'observateur s'approche et remarque ses mains gercées, son visage creusé par la faim. Elle ne doit pas avoir trente ans, mais en paraît cinquante.
— Pitié, Monsieur Henri... Pitié, balbutie-t-elle. Les enfants... Ils n'ont rien avalé depuis deux jours. Juste ce lièvre...
Henri s'empare de la bête, la lui arrachant des mains. Il la toise, le visage rouge de colère.
— C'est la loi ! Tu le sais ! Si le Garde-Marteau t'avait vue, c'était la prison ! Fous le camp ! Disparais avant que je change d'avis !
Aucun carnet de rapports n'est sorti. Il ne demande pas son nom, bien qu'il semble la connaître. Emile voit bien qu'il ne veut pas lui dresser un procès-verbal. C'est un acte de miséricorde déguisé en colère.
— Allez ! Ouste ! Et que je ne te revoie plus traîner tes guêtres ici !
La femme s'enfuit en courant vers le village, les mains vides, les larmes aux yeux. Henri reste là, le lièvre pendant à sa main, la poitrine soulevée par l'émotion. Pas question de la laisser repartir avec son butin. La loi est sauve, mais la justice humaine, elle, reste en suspens.
— Viens, grogne-t-il sans le regarder, fourrant le lièvre dans sa gibecière de cuir. On rentre.
Le groupe repart en fin de journée vers la Maison Forestière. Le ciel vire au orange et au rouge sang. L'incident a assombri l'humeur d'Henri. Sur la route, il se met à parler, comme pour exorciser ce qu'il vient de faire.
— Tu me trouves dur, hein ? dit-il.
— Je pense que vous avez fait votre devoir, ment prudemment Emile, pensant effectivement qu'Henri s'était montré trop inflexible.
Un soupir lui répond.
— Tu n'étais pas là l'année dernière, Emile ? L'hiver de 1709 ?
Le « Grand Hiver ». Les livres d'histoire lui sont connus, les statistiques effrayantes aussi. Mais l'entendre de la bouche de celui qui l'a vécu est autre chose.
— C'était l'enfer gelé, murmure Henri. Ça a commencé en janvier. Le jour des Rois. Le vent a tourné au nord et le monde s'est arrêté. Le froid... c'était comme une brûlure. Les oiseaux tombaient du ciel, raides morts.
Son doigt pointe un vieux chêne fendu en deux.
— Tu vois ça ? C'est le gel qui l'a fait éclater. Crac ! Comme un coup de canon. La sève a gelé à l'intérieur. On entendait la forêt hurler la nuit. Mais le pire... c'était les gens.
Sa voix se brise presque.
— Le pain gelait dans les fours. Le vin gelait dans les tonneaux. Les gens n'avaient plus de bois, plus de grain. Ils ont mangé de l'herbe, des racines de fougère. J'ai vu des voisins, des gens honnêtes, se battre pour une charogne. Cette femme, Marie... elle a perdu son mari pendant cet hiver-là. Mort de froid sur la route de Lille.
Les poings d'Henri se serrent.
— Je suis issu du peuple, Emile. Je sais ce que c'est que la faim. Mon uniforme me protège, me nourrit. Mais eux ? Ils n'ont rien. Alors oui, je suis dur. Parce que si je la laisse braconner, d'autres viendront, et ce sera le chaos. Mais bon Dieu... que c'est dur.
Ils arrivent à la Maison Forestière. L'activité y est réduite, mais quelques lampes à huile brûlent encore. Henri entre dans le bâtiment principal pour donner ses consignes pour le lendemain.
— Demain, dit-il à un jeune commis qui note fébrilement, envoyez les Garde-Marteaux sur la parcelle des Nonnes. Il faut marquer les chablis avant que les voleurs ne les emportent. Et dites à l'équipe de l'ouest de surveiller les bornes, j'ai vu des traces suspectes. Le vieux Lohier cherche sans doute à agrandir les parcelles de sa pâture.
Les ordres fusent avec une autorité naturelle. Bien qu'il ne soit pas noble, son expérience du terrain fait de lui le véritable maître de la forêt au quotidien. Il est temps pour lui de rentrer.
— Je rentre, dit-il. Ma journée est faite. Tu vas où, toi ?
— Vers La Neuville, ment Emile.
— Alors on fait route ensemble. Ma ferme est au Leu-Pindu.
Henri le raccompagne, marchant à ses côtés dans la pénombre grandissante. Ils quittent la forêt profonde pour rejoindre les chemins vicinaux menant à La Neuville. Le lieu-dit « Leu-Pindu » (Le Loup Pendu) résonne de légendes. On dit qu'on y a pendu un loup, ou peut-être un bandit nommé Leleu. Pour Henri, c'est juste sa maison. Henri le Garde ne le sait pas encore. Mais il quittera la ferme de feus ses parents, dans deux ans, pour une petite maison à Phalempin, dans l'avenue du Bois.
Ils passent devant quelques masures misérables, aux toits de chaume affaissés et aux murs de torchis craquelés. C'est là que vit le petit peuple de la forêt, ceux qui ont survécu à 1709.
Soudain, le garde s'arrête près d'une maison particulièrement délabrée. Il n'y a pas de lumière à l'intérieur, juste le silence de la misère.
Son regard scrute à droite, à gauche. Personne.
D'un geste rapide, la gibecière livre le lièvre de la braconnière, celui confisqué avec tant de violence verbale l'après-midi même. L'homme se penche et le dépose délicatement sur le pas de la porte, sur la pierre froide du seuil.
Puis, il se redresse, lève son poing ganté de cuir, et toque trois gros coups violents sur le bois de la porte.
BOUM. BOUM. BOUM.
Sans attendre de réponse, sans même vérifier si quelqu'un vient, volte-face immédiate. Il reprend sa marche à grands pas, faisant signe à son compagnon de le suivre.
— Allez, avance ! grogne-t-il.
Ils s'éloignent rapidement. Derrière eux, le grincement d'une porte qui s'ouvre se fait entendre, puis un petit cri étouffé de surprise.
Henri ne se retourne pas. Il garde les yeux fixés sur l'horizon, mais Emile voit un léger relâchement dans ses épaules. La parole lui est adressée, sans un regard, d'une voix bourrue :
— Au moins, la petite dame aura de quoi faire à manger aux enfants ce soir.
Un sourire éclaire le visage d'Emile dans l'obscurité. Il paraît un peu brutal, cet Henri Camus. Un homme de loi, un homme de l'ordre. Mais il a au fond de lui une part de douceur, une humanité qui transcende les règlements royaux. Le garde a trouvé le moyen de respecter son uniforme tout en honorant sa conscience.
Ils arrivent devant une ferme plus cossue, entourée d'une palissade. Une lumière chaude filtre à travers les volets. C'est chez lui.
— C'est ici que je te laisse, Emile, dit-il en s'arrêtant. Merci pour ton aide aujourd'hui.
— Merci à vous, Henri, répond-il avec émotion.
Henri le regarde une dernière fois, ses yeux clairs plongeant dans les siens. Pendant une seconde, une impression vertigineuse saisit Emile : il sait. Il devine qu'il n'est pas juste un aide de passage. Il voit en lui le futur de son sang.
— Prends soin de toi, dit-il. La forêt a une longue mémoire.
La barrière est poussée. Emile le voit être accueilli par une femme en coiffe blanche – Elisabeth – et une petite fille qui court se jeter dans ses jambes.
Le visiteur recule dans l'ombre d'un grand orme. Sa mission est accomplie. Il a rencontré Henri Camus, le seul ancêtre de Phalempin.
Sa main sort la montre à gousset de sa poche. Elle vibre doucement. Le vertige est plus fort que d'habitude. C'est la première fois que la montre l'emmène aussi loin dans le temps, par-delà la Révolution, par-delà les guerres mondiales, au cœur de l'Ancien Régime.
Les yeux se ferment et il active le mécanisme de retour.
Le monde de 1710 se dissout dans un tourbillon de sensations. Le froid, l'odeur de fumée, le bruit du vent dans les chênes, tout s'efface.
Quand les paupières s'ouvrent, le voici de retour dans son bureau, en 2026. La lumière grise d'octobre baigne la pièce. Son article est toujours là, sur le bureau.
Son regard se porte sur le mur de photos, cherchant la case d'Henri Camus sur l'arbre généalogique. Il n'y a toujours pas de visage, juste un nom et une date. Mais maintenant, il sait. Il sait qu'il avait les yeux clairs. Il sait qu'il portait le bleu du Roi. Et surtout, il sait qu'il avait un cœur capable de compassion au milieu de l'hiver le plus rude de l'histoire.
Le stylo est saisi pour ajouter une petite note manuscrite à côté de son nom : « Henri Camus. Garde de la Fôret de Phalempin. Homme de devoir et de cœur. A nourri les loups et les agneaux. »
Dehors, le vent se lève, faisant bruisser les arbres de son jardin. C'est le même vent, la même forêt. Et quelque part, dans la mémoire du bois, la cornemuse résonne encore.
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Commentaires
plaisir de lire.... Je vais enregistrer et consulter votre site ...qui est bien abondant