Test ADN en généalogie : un Edmond peut en cacher un autre

Publié le 1 mai 2026 à 21:00

Note de généalogiste (ou "Avis de tempête juridique")

Alors que je m'apprête à vous raconter comment un test ADN a bouleversé mes recherches généalogiques, la France se trouve à un véritable tournant historique. À l'heure où j'écris ces lignes, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) vient tout juste de recommander la dépénalisation des tests ADN à visée généalogique. Face à plus d'un million et demi de Français ayant déjà bravé l'interdit pour connaître leurs origines, la Fédération Française de Généalogie et de nombreuses associations réclament la fin de cette « hypocrisie juridique ». Mon histoire personnelle, que vous allez lire, illustre parfaitement pourquoi cette quête de vérité biologique est devenue irrépressible. [en savoir plus]

En décembre 2022, j'ai glissé un petit coton-tige dans une enveloppe à destination du laboratoire de MyHeritage. Je l'ignorais alors, mais je faisais partie des tout derniers Français à pouvoir réaliser ce test ADN à des fins généalogiques aussi facilement. Quelques semaines plus tard, début 2023, face aux pressions juridiques liées à la législation française, le site bloquait l'expédition directe de ses kits vers l'Hexagone. Ce test, commandé sur le fil du rasoir, allait pourtant devenir la clé de voûte d'une enquête qui m'obsédait depuis près de vingt ans.

Quand j'ai débuté la généalogie en 2008, en cherchant la trace du frère de mon arrière-arrière-grand-père, la discipline n'avait rien à voir avec celle d'aujourd'hui. La généalogie numérique n'en était qu'à ses balbutiements. Pour remonter le temps, il n'y avait pas de clics magiques depuis son salon : il fallait se déplacer physiquement dans les dépôts d'archives, éplucher de lourds registres papier et s'abîmer les yeux sur des microfilms. C'est au cours de ces longues recherches traditionnelles, faites de patience et de kilomètres parcourus, que j'ai fini par buter sur une incohérence majeure dans mon propre arbre familial.

Sur l'état civil, mon arrière-grand-père, Marius, est né en 1912. Son père officiel y est formellement identifié : il s'agit d'Edmond Suerinck. Pourtant, les dates refusaient obstinément de coller. Les documents historiques que j'avais exhumés prouvaient qu'au moment précis de la conception de Marius, Edmond Suerinck était sous les verrous. Incarcéré depuis le début de l'année 1911, et à une époque où les parloirs intimes n'existaient absolument pas, la biologie était formelle : cet homme ne pouvait physiquement pas être le géniteur.

Le mythe familial volait en éclats, révélant un secret que les contemporains avaient soigneusement verrouillé et emporté avec eux dans la tombe. Si Edmond Suerinck n'était pas le père biologique de Marius, qui était-il ? La mère avait gardé le silence.

Il m'aura fallu attendre la numérisation massive des archives européennes d'un côté, et l'avènement de la généalogie génétique de l'autre, pour faire enfin parler les morts. Car, comme vous allez le découvrir, la science a fini par prouver que, parfois, un Edmond peut en cacher un autre...

Comment l'ADN fait parler nos ancêtres

Avant de plonger au cœur de cette enquête familiale, il est indispensable de comprendre comment un simple frottis buccal peut révéler des secrets enfouis depuis plus d'un siècle. La généalogie génétique peut paraître complexe, mais elle repose sur un principe fascinant que l'on peut comparer à une immense bibliothèque.

Tout commence par un geste anodin : frotter un petit coton-tige à l'intérieur de la joue. L'objectif de cette manœuvre n'est pas de prélever de la salive, mais de récolter des cellules épithéliales. Le noyau de ces minuscules cellules contient notre ADN, c'est-à-dire notre "code source". Imaginez cet ADN comme une gigantesque bibliothèque remplie de milliers de livres détaillant la recette exacte qui fait de vous ce que vous êtes.

Imprimer l'intégralité de notre ADN prendrait des années. Le laboratoire (comme MyHeritage) utilise donc une technique appelée le génotypage. Au lieu de lire chaque page de chaque livre, la machine va chercher des mots précis, à des pages précises, dont elle sait que l'orthographe varie d'un être humain à l'autre. Ces minuscules variations sont appelées des SNP (à prononcer "snips"). C'est l'analyse de ces "fautes d'orthographe" génétiques qui permet à l'algorithme de dresser votre profil.

Il existe plusieurs types de tests, mais celui qui nous intéresse ici est le test autosomal, notre grand "livre de famille". Contrairement à d'autres tests spécifiques qui ne regardent que la stricte lignée paternelle (de père en fils) ou maternelle (de mère en fille), l'ADN autosomal englobe l'intégralité de votre arbre généalogique. Vous en avez hérité 50 % de votre père et 50 % de votre mère, qui l'ont eux-mêmes reçu de leurs parents, et ainsi de suite. Il est donc l'outil parfait pour retrouver des cousins sur n'importe quelle branche de votre famille, jusqu'à 5 ou 7 générations en arrière.

Que cherche-t-on exactement ? Une fois le profil établi, l'algorithme informatique va croiser vos données avec celles de millions d'autres utilisateurs pour répondre à la question la plus cruciale du généalogiste : qui est de ma famille ? Pour cela, il cherche des segments d'ADN parfaitement identiques entre vous et un inconnu. Si vous possédez de longs "paragraphes" avec les mêmes fautes d'orthographe, c'est que vous les avez hérités d'un ancêtre commun. En généalogie, ce partage génétique ne se mesure pas en pourcentages, mais dans une unité de mesure bien spécifique : le Centimorgan (cM). Gardez bien ce mot en tête, car c'est lui qui va sceller le destin d'Edmond Suerinck...

Le mystère de 1912 : une paternité sous les verrous

Tout généalogiste expérimenté finit par l'apprendre à ses dépens : l'état civil est une base de travail inestimable, mais il n'est pas toujours le reflet de la stricte vérité biologique. Dans mon arbre familial, le point de rupture s'est cristallisé autour de la naissance de mon arrière-grand-père, Marius, en 1912.

Sur son acte de naissance, la filiation semble pourtant limpide. Son père "officiel" y est formellement identifié : il s'agit d'Edmond Suerinck. Pendant un certain temps, cette vérité de papier a suffi à orienter mes recherches. Mais au fil de mes découvertes, en reconstituant la chronologie de la famille, les dates ont commencé à s'entrechoquer de manière troublante.

En fouillant le passé de cet Edmond Suerinck, j'ai mis la main sur des documents implacables. Au moment précis où Marius a été conçu, Edmond n'était pas du tout auprès de mon arrière-grand-mère. Il était, pour le dire crûment, derrière les barreaux. C'est d'ailleurs l'accoucheuse qui a fait la déclaration de naissance !

Incarcéré depuis le début et pour toute l’année 1911, il lui était physiquement et géographiquement impossible d'être le père de cet enfant né en mai 1912. Et pour cause : à cette époque, les Unités de Vie Familiale (les fameux "parloirs intimes") n'existaient absolument pas dans le système pénitentiaire. La séparation était stricte et l'isolement total.

Acte de naissance de Théophile « Marius » Suerinck

La déduction était cruelle mais mathématique : Edmond Suerinck ne pouvait pas être le géniteur de mon arrière-grand-père. La paternité affichée sur l'état civil était un mensonge, ou du moins, un arrangement de complaisance.

La biologie et l'histoire venaient de détruire ma branche généalogique. La question devenait alors obsédante : si ce n'était pas Edmond Suerinck, qui était le véritable père de Marius ?

Mon arrière-arrière-grand-mère avait jalousement gardé le silence, emportant le nom de son amant avec elle dans la tombe et laissant une branche morte dans mon arbre. Pour espérer retrouver la piste de ce père fantôme, il me fallait changer de stratégie. Et c'est en franchissant virtuellement la frontière, vers les archives de Belgique, que l'enquête allait connaître son premier grand rebondissement...

La vérité cachée dans les registres

Pour retrouver la trace de mon arrière-arrière-grand-mère et percer son secret, j'ai orienté mes recherches vers son lieu de résidence à l'époque de la naissance de Marius : la commune de Marchienne-au-Pont, en Belgique.

C'est là que j'ai fait connaissance avec ce qui est sans doute le meilleur allié des chercheurs : les registres de population belges. Contrairement aux recensements français de l'époque, qui ne sont que de simples « photographies » figées prises tous les cinq ans, le système belge de registres de population fonctionnait en continu. Ces documents enregistraient méticuleusement la composition des foyers sur toute une décennie, notant les arrivées, les départs, les naissances, mais aussi la présence d'autres personnes vivant sous le même toit.

En épluchant ces registres, j'ai fini par retrouver le foyer de mon arrière-arrière-grand-mère. Sur le document, elle apparaissait entourée de ses enfants : la sœur aînée de mon arrière-grand-père et, bien sûr lui-même, le jeune Marius.

Mais un autre détail a immédiatement attiré mon attention. Un homme vivait avec eux dans cette maison, et il y était très officiellement enregistré avec le statut de « concubin ».

Registre de population – Marchienne-au-Pont

Vaderland – Année 31 n°205 – 24 juillet 1913

Son nom ? Edmond Slingeneyer. C'est à cet instant précis que j'ai compris l'incroyable supercherie : sur le papier de l'état civil, un Edmond pouvait en cacher un autre ! Que le père biologique et le père officiel partagent exactement le même prénom était d'une commodité redoutable pour verrouiller ce secret inavouable. Une véritable aubaine pour brouiller les pistes de l'état civil et tromper les générations futures. Le prénom du père officiel, Edmond Suerinck (alors en prison), avait probablement servi de couverture pour masquer l'identité du véritable père, ce fameux Edmond Slingeneyer au patronyme résolument flamand.

J'avais désormais mon suspect idéal, mais pour comprendre comment il était arrivé là, il me fallait creuser son passé. En explorant la presse belge en plus des registres de population, j'ai fait une découverte inattendue : la mention de son divorce en 1913. Avant de s'installer avec mon arrière-arrière-grand-mère, Edmond avait eu une autre vie. Il avait laissé à Gand une épouse légitime, une certaine Thérèse. Le couple avait été meurtri par un drame : la naissance de leur fils Emile en 1905, tragiquement mort peu de temps après.

C'est sans doute à la suite de cette épreuve qu'Edmond avait quitté les docks pour partir travailler dans les mines de Charleroi. Mais généalogiquement, cette mort prématurée signifiait une chose capitale pour mon enquête : Edmond n'avait strictement aucune autre descendance que mon aïeul Marius et sa sœur cadette, qui naîtra plus tard, en 1917.

Il m'était donc impossible de chercher des correspondances ADN en ligne directe ! J'ai alors entrepris un travail titanesque : remonter son arbre pour redescendre ensuite par les branches collatérales jusqu'à notre époque dans l'espoir de trouver des descendants vivants. Après de longues recherches, j'ai réussi à identifier la trace de quelques-uns d'entre eux, dont un certain Marc et un dénommé François, tous deux descendants d'un cousin d'Edmond.

C'est là que mon petit coton-tige MyHeritage de décembre 2022 est entré en scène pour rendre son verdict final.

Le verdict du laboratoire : la preuve par 101,3 cM

Quand les résultats de mon test MyHeritage sont finalement tombés au début de l'année 2023, la tension était à son comble. J'ai immédiatement ouvert l'onglet de mes correspondances ADN, là où l'algorithme liste tous les utilisateurs avec qui je partage des segments génétiques.

Et là, au milieu de la liste, un nom a fait l'effet d'une bombe sur mon écran : François Slingeneyer. L'un des descendants de la branche que j'avais patiemment reconstituée avait lui aussi fait un test ADN ! Marc l'avait également fait, mais il n'apparaissait pas dans mes résultats. La raison est purement génétique : notre ancêtre commun n'était pas Edmond Slingeneyer, mais le père de ce dernier. En effet, de génération en génération, les pourcentages d'ADN hérités de nos parents, grands-parents et aïeux diminuent. Cette dilution naturelle fait que l'on peut généralement retrouver des cousins grâce à la génétique jusqu'à la 5e ou 6e génération. Au-delà, le bagage génétique commun devient souvent trop infime pour être détecté par l'algorithme, ce qui expliquait le silence de l'ADN concernant Marc.

La magie des mathématiques génétiques ! Le site m'indiquait que François et moi partagions très exactement 101,3 centimorgans (cM) d'ADN, soit 1,4 %. Rappelez-vous l'analogie de la bibliothèque abordée plus tôt : François et moi possédions 101,3 cM de « phrases » génétiques parfaitement identiques.

En généalogie génétique, ce chiffre n'a absolument rien du hasard. Il est impossible de partager plus d'une centaine de centimorgans avec un inconnu sans qu'un ancêtre commun récent (sur les quatre ou cinq dernières générations) ne vous unisse. Mais ce qui rend ce nombre de 101,3 cM si exceptionnel, c'est sa précision diabolique, une correspondance statistique parfaite !

À chaque génération, l'ADN transmis est divisé par deux : Edmond Slingeneyer en a donné 50 % à mon arrière-grand-père Marius, qui en a transmis 25 % à mon grand-père, etc. La même dilution s'est opérée du côté de François.

Dans le monde de la généalogie génétique, l'outil de référence mondial s'appelle le Shared cM Project. Il compile les statistiques de dizaines de milliers de personnes pour établir des moyennes. Pour bien comprendre, traduisons ce lien généalogique : François est le cousin issu de germain de mon père. Par rapport à moi, cela correspond à ce que l'on appelle un cousin issu de germain éloigné d'une génération (souvent abrégé 2C1R en généalogie génétique anglo-saxonne).

Voici ce que disent les statistiques du Shared cM Project pour 101,3 cM selon la configuration de notre arbre :

  1. Le scénario du "demi-lien" (notre cas réel) : Puisque mon arrière-grand-père est né d'une relation hors mariage, François et moi ne partageons logiquement qu'un seul ancêtre commun (Edmond Slingeneyer), et non le couple. La moyenne pour un demi-cousin issu de germain éloigné d'une génération est de 33 cM, avec une fourchette possible allant de 0 à 111 cM. Verdict : Avec 101,3 cM, c'est génétiquement tout à fait possible ! Nous nous situons simplement dans la fourchette très haute. Cela signifie que la "loterie génétique" a été généreuse et que de gros blocs de l'ADN d'Edmond ont été transmis intacts jusqu'à nous deux.

  2. Le scénario du "lien entier" (pour information) : Si jamais François et moi partagions le couple d'ancêtres complet (ce qui n'est pas le cas ici, mais la comparaison est intéressante), la moyenne pour un cousin issu de germain éloigné d'une génération est de 122 cM. Nos 101,3 cM seraient donc pile sur la moyenne.

En résumé : avec 101,3 cM, l'hypothèse que François soit le cousin issu de germain de l'un de mes parents (donc de la génération au-dessus de moi) est parfaitement cohérente et validée par la science.

La fin d'un secret vieux d'un siècle !

Ce nombre à trois chiffres venait de balayer d'un revers de main un siècle de mensonges officiels. Il était la preuve mathématique et biologique irréfutable que le sang du concubin flamand de Marchienne-au-Pont avait bien traversé les générations jusqu'à moi.

L'ADN venait de valider ce que les registres belges m'avaient murmuré : Edmond Slingeneyer était mon véritable arrière-arrière-grand-père biologique. Sur mon arbre généalogique, il était temps de prendre la gomme et d'effacer définitivement le nom d'Edmond Suerinck de cette branche.

Conclusion : un arbre redessiné et un nouveau mystère

En généalogie, chaque découverte s'accompagne d'un renoncement. Devoir "couper" une branche de son arbre papier, surtout lorsqu'on y a consacré des années de recherches, est une démarche à la fois frustrante et profondément émouvante. Mais c'est aussi là que réside toute la beauté de cette passion : l'acceptation de la vérité, qu'elle soit cachée dans les archives poussiéreuses d'une commune belge ou inscrite dans les méandres de notre ADN.

Ce test MyHeritage commandé in extremis fin 2022 a fait bien plus que confirmer mes intuitions. Il m'a offert un arrière-arrière-grand-père, de nouveaux cousins, une nouvelle histoire et a définitivement clos ce chapitre vieux d'un siècle sur la véritable filiation de Marius.

Pourtant, la résolution de ce mystère n'a fait qu'en soulever un autre, peut-être encore plus vaste.

Et après ?

Car si Edmond Suerinck n'est pas le père biologique, son nom figure bel et bien sur l'acte de naissance de 1912. Pourquoi cet homme a-t-il officiellement reconnu cet enfant qui n'était pas le sien ? Quel secret le liait à mon arrière-arrière-grand-mère ? Et surtout, quelles circonstances tragiques l'avaient conduit derrière les barreaux de cette prison en 1911 ?

Edmond Suerinck, bien qu'il ne partage aucune goutte de mon sang, est un personnage fascinant, sombre et profondément mystérieux. Une figure romanesque dont le parcours atypique dépasse de très loin la simple anecdote généalogique.

L'enquête ne fait donc que commencer. L'histoire véritable d'Edmond Suerinck, cette fois digne d'un authentique polar judiciaire, fera l'objet de mon prochain article. Restez connectés !


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