Un trésor dans la benne : l'incroyable carnet de l'ingénieur Beaudaux

Publié le 22 juillet 2026 à 22:02

Tout commence par un geste presque banal, de ceux qui tiennent parfois du miracle. Devant moi se trouve un vieux carton abîmé, condamné à partir à la benne à ordures. Son destin est scellé : l'oubli et la destruction. Pourtant, ce fameux instinct du généalogiste me pousse à l'ouvrir. L'odeur caractéristique du vieux papier et de la poussière refermée s'en échappe. Je fouille. Au milieu du bric-à-brac, un document attire irrésistiblement mon regard. Ce n'est pas un simple livre imprimé, c'est un épais manuscrit à la calligraphie soignée, tracé sur un papier quadrillé que le temps a jauni.

Je tourne la première page, et une inscription tracée à l'encre résonne soudain comme un appel depuis le passé : « Notes sur les Mines de l'Escarpelle : stage pratique juillet - septembre 1924 ». En dessous, une discrète signature : « L'Élève Beaudaux Camille ».

Instantanément, le temps se fige. Nous ne sommes plus aujourd'hui ; nous sommes propulsés un siècle en arrière, dans les entrailles de Douai, au cœur battant des fosses 4 et 5 de l'Escarpelle. Ce qui repose entre mes mains n'est pas seulement un rapport d'ingénieur aride. C'est une véritable machine à remonter le temps. C'est un témoignage miraculé qui documente, avec une précision mathématique, le labyrinthe souterrain, les redoutables coups de poussière et l'enfer minéral où nos aïeux, les Gueules Noires, usaient leur vie.

Mais qui est donc ce mystérieux Camille Beaudaux, cet étudiant de 24 ans venu cartographier l'abîme ? Que nous apprennent ses croquis et ses calculs sur le quotidien de nos ancêtres mineurs ? Plongeons ensemble dans ce carnet sauvé des ténèbres, sur les traces d'un homme venu d'un autre "Pays Noir" pour écrire une page de notre histoire locale...

L'enfant d'un autre « Pays Noir »

Le carnet refermé, une question obsédante résonne dans mon esprit : qui se cache derrière cette signature méthodique ? Qui est cet « Élève Beaudaux Camille » qui, en cet été 1924, arpente les galeries de l'Escarpelle avec l'œil acéré d'un géomètre et le flegme d'un savant ? Pour percer ce mystère, il me faut quitter un instant les ténèbres de la mine pour plonger dans d'autres strates, celles des archives numérisées et des registres militaires.

La magie d'internet opère. Sous le numéro matricule 1832, de la classe 1920, un visage de papier prend soudainement forme. La fiche militaire de Camille s'affiche sur mon écran, et la première surprise est de taille : notre élève ingénieur n'a rien d'un enfant du Nord. Il ne vient pas des plaines de la Pévèle ni des corons artésiens.

Henri Camille Louis Beaudaux naît le 11 juillet 1900, sous le soleil du Massif central, à Saint-Éloy-les-Mines, dans le Puy-de-Dôme. Le détail est tout sauf anecdotique. S'il n'est pas un « Ch'ti », Camille est pourtant, lui aussi, un fils du charbon. Dans cette commune auvergnate, la terre tremble au rythme des puits et les chevalements déchirent le ciel tout comme chez nous. Fils de Joseph Beaudaux et d'Anne Madeleine, le jeune garçon grandit avec l'odeur âcre de la houille, le bruit assourdissant des machineries et la vision quotidienne des mineurs aux visages noircis. La mine est dans son ADN. Elle est le fil rouge qui reliera son enfance auvergnate à son destin nordiste.

Le registre militaire me permet même de le regarder droit dans les yeux. Je lis les descriptions griffonnées par l'employé de l'armée : Camille est un jeune homme d'un mètre soixante-treize, une stature plutôt imposante pour l'époque. Il a le visage ovale, des cheveux d'un noir profond et des yeux gris, des yeux clairs sans doute habitués à scruter les moindres failles de la roche.

À l'aube de ses vingt ans, la Première Guerre mondiale vient à peine de s'achever. La France est exsangue, et il faut tout reconstruire. Le jeune Camille, brillant, obtient un sursis d'incorporation pour poursuivre ses études. Mais l'armée le rattrape : il est affecté au 8e, puis au 18e Régiment du Génie. Le Génie ! Quelle meilleure école pour un futur ingénieur des mines ? Entre mars et mai 1921, il participe à la campagne des Pays Rhénans. Il y apprend la rigueur, la construction, la maîtrise du terrain et des explosifs. Une discipline de fer qui transparaît de façon flagrante dans la calligraphie parfaite et l'organisation maniaque de son carnet de notes.

Archives Départementales du Puy-de-Dôme — R 3679 Vol. 4 — 1920

Puis, vient le grand tournant. Nous sommes en octobre 1922. Camille a vingt-deux ans. Il quitte ses volcans d'Auvergne et son régiment pour monter vers le grand Nord. Il pose ses valises au cœur des Mines de l’Escarpelle, à Douai.

Imaginez la scène : un jeune provincial débarquant à la gare de Douai en ce mois d'octobre brumeux. Douai n'est pas une simple ville, c'est la capitale bourgeoise et intellectuelle du Bassin minier, le siège des grandes compagnies et, surtout, l'écrin de la prestigieuse École des Mines. Camille s'installe au cœur de la ville, rue Victor Hugo. Les rues résonnent du bruit des calèches, des premiers moteurs à explosion et des tramways. Il vient ici pour apprendre à dompter le monstre souterrain à une échelle industrielle inédite.

Désormais installé en terre nordiste, l'élève-ingénieur affûte ses crayons et prépare ses instruments de mesure. Son apprentissage théorique touche à sa fin. Bientôt, la théorie devra se frotter à la réalité, à l'obscurité, au grisou et à la poussière. Bientôt, à l'été 1924, il franchira les grilles des fosses 4 et 5 de l'Escarpelle pour y écrire le rapport qui repose aujourd'hui entre mes mains...

Le ventre de la bête & le regard du "Candide"

L'été 1924 bat son plein. Tandis qu'à la surface, le soleil réchauffe les briques rouges des corons, Camille Beaudaux s'apprête à quitter la lumière. Fini la théorie des bancs de l'école. L'heure est à la pratique. Chaque matin, le jeune Auvergnat se rend aux puits de la Compagnie de l'Escarpelle. Il enfile la tenue de toile rude, coiffe la barrette de cuir, et s'engouffre dans la cage métallique des fosses 4 et 5, situées sur Dorignies, hameau de Douai. Les molettes tournent frénétiquement, les câbles grincent, et la cage plonge dans les entrailles de la terre, avalant les mètres à une vitesse vertigineuse. Le noir, la chaleur, l'humidité et le bruit assourdissant l'enveloppent. Bienvenue dans l'enfer des « Gueules Noires ».

Pourtant, lorsque je parcours les pages de son manuscrit, l'enfer semble soudain domestiqué. C'est là tout le paradoxe de cette archive : le chaos de la mine se retrouve figé, ordonné et quadrillé par la plume implacable de l'élève-ingénieur. Camille dessine la mine comme on dessine une machine d'horlogerie. À l'échelle 1/20 000, il cartographie les veines de charbon, le faisceau de Dorignies, avec la froideur d'un chirurgien disséquant un corps.

Beaudaux C. – Notes sur les Mines de l'Escarpelle – p. 8

Mais au-delà de la splendeur de ses croquis, c'est la posture même de l'auteur qui fait de ce manuscrit une véritable mine d'or historique. En 1924, la pression pour reconstruire la France est colossale, les cadences sont infernales. Un ingénieur de l'Escarpelle aurait tout intérêt à lisser la réalité, à masquer les petits arrangements avec la sécurité ou les échecs techniques pour ne pas froisser le Conseil d'Administration. Camille, lui, bénéficie du fameux « regard du Candide ». En tant que stagiaire, sa loyauté ne va pas au patron de la mine, mais à ses professeurs. Il décrit ce qu'il voit avec une franchise académique redoutable, pointant les failles là où la hiérarchie préfère fermer les yeux.

Lorsqu'il étudie le remblayage hydraulique, la grande fierté technologique censée combler les vides colossaux de l'extraction, il ne se contente pas d'en expliquer le fonctionnement. Il dénonce les erreurs de conception et le décalage entre la théorie et le « système D » du terrain. Il écrit sans détour : « Une chose frappe, c'est que l'entretien qui devait diminuer du fait du remblayage hydraulique a brusquement augmenté. La cause en est dans les voies faites trop petites au début et où il a fallu ravaler par suite du gonflement du mur ». Il documente froidement les interruptions, les coulées de boue et les surcoûts liés à la main-d'œuvre.

Beaudaux C. – Notes sur les Mines de l'Escarpelle – p. 49

Cette lucidité devient vertigineuse lorsqu'il aborde les pires cauchemars des mineurs : le grisou et les coups de poussière. Le jeune homme documente tout avec une minutie scientifique, des appareils de dosage Le Chatelier à l'évite-molettes "Reumaux", allant jusqu'à appliquer les savantes formules mathématiques de la Station d'essais de Liévin :

\[ 100c^2 + \frac{0{,}6}{v^2} + \frac{4}{f - 0{,}2(q - 0{,}4)} + \frac{ah}{f} = S^2 \]

(Si j'ai bien compris, c représente la proportion de particules incombustibles, v la teneur en matières volatiles du charbon, f le poids des poussières très fines par  de galerie, q la quantité totale de poussières, h la quantité d'eau en litres, a le coefficient d'efficacité de l'humidité, et  le degré de sécurité recherché. Mais pour être tout à fait franc, malgré cette traduction, je suis bien incapable de saisir le sens de cette équation. Je suis décidément plus à l'aise avec les ancêtres qu'avec les mathématiques !)

Mais surtout, il formule un constat critique, presque glaçant, sur les soi-disant "progrès" de son époque : « La plupart des progrès réalisés dans la technique minière concourent à aggraver le danger des poussières. » Sous sa plume, la modernisation avoue ses failles mortelles : les marteaux perforateurs créent une poussière plus fine et volatile, les berlines plus rapides la dispersent, et la ventilation surpuissante assèche dangereusement les galeries. Tout ce qui accélère le rendement rapproche l'étincelle de la poudre.

Pourtant, dans cette analyse exhaustive et honnête, un silence résonne bruyamment. Où sont les hommes ?

Je cherche, je relis, je scrute chaque paragraphe. Les noms, les visages, les voix de ceux qui arrachent le charbon à la veine n'y sont pas. Les aïeux de Leforest, mes propres ancêtres peut-être, n'apparaissent qu'à l'état de statistiques. Camille évalue le rendement des « herscheurs » ou des « raccommodeurs » comme on chiffre l'usure d'une poulie. La main-d'œuvre est un rouage, une force motrice indispensable, mais anonyme.

Ce n'est pas du mépris, c'est le regard de son époque. Camille est là pour dompter la montagne renversée, garantir que l'air restera respirable et signaler les failles du système. En regardant ses incroyables schémas, je réalise soudainement une chose bouleversante : c'est exactement dans ces quelques mètres carrés de galeries, patiemment dessinés à l'encre et soumis à la critique de cet étudiant, que les « Gueules Noires » usaient leurs poumons et leur jeunesse. Camille pointait les failles du cadre ; eux, ils y transpiraient leur vie.

Le stage touche à sa fin. Septembre 1924 approche. Camille va bientôt remonter à la surface, quitter l'ombre de l'Escarpelle et refermer ce précieux document. Mais l'histoire ne s'arrête pas là...

De l'ombre à la lumière : la consécration du Maître-mineur

L'automne 1924 s'installe doucement sur Douai. Les brumes matinales enveloppent à nouveau les immenses chevalements de l'Escarpelle. Pour Camille Beaudaux, le temps de l'immersion est révolu. Il remonte une dernière fois dans la cage métallique, quitte l'air vicié et la chaleur étouffante des galeries pour retrouver la lumière blafarde du Nord. Dans sa valise, il emporte le précieux carnet aux pages quadrillées, désormais noirci de calculs, de croquis de boisages et d'observations sur le redoutable grisou.

Ce manuscrit n'est pas un simple journal intime ; c'est un sésame. C'est le rapport de fin d'études qui doit prouver à ses pairs qu'il a compris la bête, qu'il sait la mesurer, la ventiler, la rentabiliser. En l'imaginant refermer ce cahier, je ne peux m'empêcher de penser au contraste saisissant entre son destin et celui des hommes qu'il laisse derrière lui. Pour Camille, la fosse n'était qu'un terrain d'apprentissage, une parenthèse souterraine. Pour mes aïeux de Leforest, l'Escarpelle est une compagne à vie, un horizon indépassable. Camille part ; eux restent.

Et la reconnaissance ne se fait pas attendre. En fouillant dans les Annales des mines, cet inépuisable recueil officiel de l'industrie française, je découvre une nouvelle pépite. À la date du 22 décembre 1924, soit quelques mois à peine après la rédaction de ses notes nordistes, la consécration est actée : l'État lui décerne officiellement le brevet de « Maître-mineur ». Ce titre n'est pas qu'une ligne sur un registre, c'est la preuve irréfutable que son immersion a porté ses fruits. L'élève appliqué vient de franchir un cap décisif dans la hiérarchie.

Annales des Mines, année 1924 — Gallica

Je retourne alors vers mon écran d'ordinateur. La fiche matricule 1832, celle-là même qui m'avait révélé ses origines auvergnates, n'a pas encore livré tous ses secrets. La colonne des « mutations diverses », remplie de l'écriture penchée et nerveuse de l'administration militaire, me permet de suivre sa trace une fois ce précieux brevet en poche.

Fort de son nouveau statut, le jeune maître-mineur poursuit son ascension dans cette France en pleine reconstruction qui a un besoin vital de cerveaux techniques. Le 22 octobre 1930, une mention officielle vient sceller son destin : l'armée le classe en « affectation spéciale au titre des Mines de la Bouble, en qualité d'ingénieur ».

Les Mines de la Bouble ! L'information est un formidable clin d'œil du destin. La boucle est bouclée. Après sa campagne militaire dans les Pays Rhénans et son rude apprentissage dans le bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais, le jeune ingénieur ne part pas vers l'inconnu : il rentre chez lui. Les houillères de la Bouble se trouvent en effet dans le Massif central, à un jet de pierre de Saint-Éloy-les-Mines, sa commune natale ! C'est sur ses terres d'Auvergne, là où tout a commencé, que l'ancien stagiaire de l'Escarpelle va finalement exercer son art.

On l'imagine arriver sur son nouveau lieu de travail. Il n'est plus l'étudiant qui observe en silence. Il est l'ingénieur. Celui qui décide, qui trace les plans, qui commande les hommes et qui veille à ce que la montagne ne s'effondre pas sur ceux qui la creusent. Les leçons apprises dans le vacarme des puits de Leforest et de Roost-Warendin (la maîtrise du remblayage hydraulique, le contrôle terrifiant des poussières inflammables) vont dicter toute sa carrière.

La fiche matricule nous indique ses futurs domiciles à Riom ou Clermont-Ferrand, l'ancrant définitivement près de ses volcans d'Auvergne. Camille Beaudaux a vécu, il a bâti, il a vieilli, loin des corons de notre région.

Mais alors, tandis que je contemple son incroyable parcours, une énigme subsiste, tenace et vertigineuse. Si Camille a quitté le Nord pour poursuivre sa brillante carrière dans son Massif central natal, comment se fait-il que son précieux carnet original de 1924 soit resté ici ? Par quel prodige ce document unique, témoin de sa jeunesse et de l'histoire intime de notre bassin minier, a-t-il traversé un siècle pour échouer dans un carton de la région, à deux doigts d'être irrémédiablement détruit ?

Épilogue : Un héritage de papier, de sueur et de charbon

Le carnet de Camille Beaudaux repose désormais sur mon bureau. Ses pages quadrillées, saturées de calculs, de croquis et de rapports de grisoumétrie, me contemplent silencieusement. À mesure que je tourne une dernière fois ces feuilles rescapées du néant, une évidence s'impose : que faire d'une telle archive ?

Le rapport de fin d'études de ce jeune Auvergnat est un ouvrage d'une technicité redoutable. Camille était ingénieur dans l'âme, et il maniait son vocabulaire professionnel avec une précision hors pair, presque clinique. Qu'est-ce qu'un généalogiste, simple amateur d'histoire locale, peut bien faire d'un document d'une telle complexité scientifique ? Ma curiosité, mon fameux instinct de chercheur, m'aura heureusement poussé à m'intéresser à l'homme derrière la plume, à retracer l'itinéraire de ce gamin du Puy-de-Dôme venu se frotter aux entrailles du Nord. J'ai pu reconstituer son histoire, mais face à la mine elle-même, je dois l'admettre : je ne suis pas mineur. Je ne possède pas la moitié de son argot technique ! Les « beurtiats », les « taquets d'arrêt », les « freins de sécurité Reumaux » ou les calculs de « foisonnement des schistes » résonnent pour moi comme une langue étrangère, un dialecte souterrain dont je n'ai pas tous les codes.

Pourtant, je sais que parmi vous, chers lecteurs, se cachent des passionnés d'ingénierie, des descendants de porions, ou de simples curieux fascinés par cette époque industrielle. Si jamais vous voulez vous confronter à toutes les interrogations que soulève ce mémoire exceptionnel, j'ai une excellente nouvelle pour vous : j'ai décidé de numériser ce document pour vous l'offrir ici, en version intégrale. Plongez-y, explorez ces galeries de papier, mais un conseil : armez-vous d'un très bon dictionnaire ! 106 pages... Bonne lecture !

Mais au-delà de son étude personnelle et de sa diffusion numérique, que faire de l'objet physique ? Ce carnet ne peut pas finir sa vie endormi dans un de mes tiroirs. Il a survécu à un siècle d'oubli et échappé in extremis à la benne à ordures ; il mérite désormais un écrin à la hauteur de son importance historique. C'est pourquoi j'ai pris une décision : je vais très prochainement le remettre au Centre d'Archives et de Ressources Documentaires du Centre Historique Minier de Lewarde.

Pourquoi Lewarde ? Parce que cet endroit est le sanctuaire absolu de notre mémoire régionale. C'est la place parfaite pour un tel document. Là-bas, entre les majestueux bâtiments de briques rouges de l'ancienne fosse Delloye, des archivistes passionnés et des historiens aguerris prendront le relais. Ils sauront le conserver dans des conditions hygrométriques idéales, le cataloguer, l'indexer et le mettre à la disposition des chercheurs du monde entier. Ils sauront faire parler ces pages bien mieux que je ne pourrais jamais le faire, en les croisant avec d'autres fonds de la Compagnie de l'Escarpelle. En confiant le carnet de Camille à Lewarde, je m'assure qu'il retourne définitivement à la mine, mais cette fois, pour l'éternité et pour le bien de la mémoire collective.

Je referme doucement la couverture abîmée. Je regarde mes mains habituées au clavier d'ordinateur et aux registres d'état civil. Je ne suis pas mineur. Je n'ai jamais connu la morsure de la poussière au fond de la cage ni la chaleur étouffante des tailles. Mais, tandis que je contemple ce carnet de 1924, une émotion m'étreint. Si j'étais né à une autre époque, plus lointaine, j'aurais très probablement suivi cette "voie familiale" inéluctable. L'Escarpelle n'est pas qu'un mot sur l'archive de Camille Beaudaux ; c'est mon propre héritage. Mon grand-père maternel a été mineur. Il a lui aussi usé sa jeunesse et ses poumons dans ces mêmes Mines de l'Escarpelle, et plus précisément entre les puits de Leforest et d'Ostricourt, de 1938 à 1980.

Quatorze ans seulement après que Camille a dessiné ses plans de remblayage, mon grand-père descendait dans ces mêmes ténèbres. Peut-être a-t-il marché dans les galeries que le jeune ingénieur auvergnat avait arpentées ? Peut-être a-t-il bénéficié des systèmes de ventilation et de sécurité théorisés dans ces pages quadrillées ?

C'est là toute la magie de la généalogie et de l'histoire locale : ce vieux carton voué à la destruction cachait en réalité un pont invisible entre un étudiant venu du Massif central, l'épopée industrielle de notre région, et le sang de mes propres aïeux. Le fil d'or et de charbon, plus que jamais, est bouclé.

Alphonse MARCOUT & André DELMER (mon grand-père et son père – Deux générations de mineurs à la Fosse 6 d'Ostricourt)


NB : Ce qui suit un est un ajout post-publication. Camille n'en avait pas fini !

Généalogie : perpétuité garantie

Oh, la douce et cruelle malédiction du généalogiste...
On croit naïvement avoir enfin bouclé une branche, on s'apprête à refermer le grand livre avec le glorieux sentiment du devoir accompli, et paf : voilà qu'au détour d'un cahier poussiéreux surgit un certain Camille Beaudaux. Quelle épouvantable tragédie ! Loin d'être l'aboutissement tant espéré, ce nom n'est que l'annonce d'une nouvelle condamnation aux travaux forcés. Adieu repos dominical, bonjour les insomnies à traquer un obscur registre d'état civil. Car c'est bien là le drame absolu de cette discipline : la généalogie est un gouffre sans fond où chaque découverte est une défaite déguisée en victoire. Et le pire dans ce cauchemar... c'est qu'on s'y replonge avec le sourire !

La lecture du carnet de 1924 achevée, une question s'impose à moi : d'où vient ce jeune homme au regard si aiguisé ? Qui entourait Camille dans sa jeunesse, et quelle était sa famille ? Était-il un fils de grande famille industrielle venu observer le peuple du fond, ou l'histoire racontait-elle tout autre chose ? Il était temps de fouiller les archives.

Saint-Éloi les Mines : Le berceau du charbon auvergnat

Lorsque Henri "Camille" Louis Beaudaux voit le jour le 15 juillet 1900, l'air qu'il respire sent déjà la poussière de houille. Il naît à Saint-Éloy-les-Mines, dans ce coin sauvage du Puy-de-Dôme pincé entre les Combrailles et l'Allier. Ici, la mine n'est pas une théorie : elle façonne le paysage, rythme les journées et creuse les visages.

Archives Départementales du Puy-de-Dôme — 6 E 3263 — 1896-1902

En poussant la porte des archives d'état civil, le généalogiste lève le voile sur une certitude : Camille n'est pas un fils de famille bourgeoise venu observer les ouvriers avec condescendance. Le charbon coule dans ses veines depuis plusieurs générations.

Son père, Joseph Beaudaux, né en 1861 à Saint-Victor dans l'Allier, descend au fond chaque jour. C'est un mineur de labeur. Pourtant, le père de Joseph (le grand-père paternel de Camille), François "Joseph", était cultivateur et propriétaire terrien à Néris-les-Bains. Mais à la fin du XIXᵉ siècle, l'essor industriel aspire la jeunesse des campagnes. Joseph quitte la terre ancestrale pour embrasser le pic et la lampe. Le 28 avril 1888, à Commentry, il épouse Anne Madeleine Lafanechère, elle-même fille de mineur.

Du côté maternel, le constat est identique. Anne Madeleine Lafanechère, née en 1869 à Commentry, grandit dans l'ombre des chevalements. Son père, François Lafanechère, né à La Celle en 1836, passe toute son existence dans les entrailles de la terre avant de s'éteindre à Commentry en décembre 1899, quelques mois à peine avant la naissance de Camille. Sa mère, Anne Forichon, meurt prématurément à trente-huit ans. L'union Beaudaux-Lafanechère scelle ainsi le destin de deux dynasties d'ouvriers du bassin houiller.

La tragédie de 1914 : L'ombre du frère disparu

Mais l'histoire familiale réserve une fêlure bien plus profonde. Une de ces blessures invisibles qui façonnent un homme pour le reste de sa vie.

Camille n'est pas un fils unique. Avant lui, le foyer voit naître deux autres garçons. Léon Marcel, né en 1894 à Commentry, s'éteint tragiquement à l'âge de dix mois, le 30 mai 1895. Et il y a l'aîné : Ernest Joseph Beaudaux, né le 14 mars 1890.

Ernest ne descend pas au fond. Il choisit le métal, le feu et la précision : il devient mécanicien et tourneur de métaux. C'est le grand frère admiré, celui qui manipule les machines avec dextérité. Mais à l'été 1914, l'Europe s'embrase. Ernest a vingt-quatre ans lorsqu'il est mobilisé au 16ᵉ Régiment d'Infanterie et envoyé au front.

Le 8 octobre 1914, alors que la guerre de mouvement s'enlise dans la Somme, le couperet tombe : Ernest Joseph Beaudaux est tué à l'ennemi aux Loges. Il a exactement vingt-quatre ans. Camille, le petit dernier, n'a que quatorze ans lorsque la maison familiale de Saint-Éloy plonge dans le deuil. Son frère aîné est mort pour la France. Camille devient l'unique fils survivant, le dépositaire des espoirs d'une mère ménagère et d'un père mineur usé par la fosse.

1924 : L'hommage silencieux au bout du crayon

Comprendre ce drame familial transforme radicalement la lecture du carnet de stage de 1924.

Quand Camille Beaudaux descend dans la cage de la fosse n°5 de l'Escarpelle à l'été 1924, il a exactement vingt-quatre ans. L'âge précis auquel son frère Ernest est tombé sous les balles ennemies dans la Somme. L'âge auquel son père et ses grands-pères s'échinaient déjà dans la pénombre des galeries.

Lorsqu'il dessine à la règle les rouages complexes du « Frein Reumaux », lorsqu'il étudie la mécanique des cages d'acier ou le travail pénible des « raccommodeurs », Camille fusionne deux héritages : le génie mécanique du frère disparu et la sueur noire des aïeux auvergnats. Il ne rédige pas un simple rapport d'étudiant : il élève le labeur de la mine au rang d'art scientifique.

Le retour au pays

Après l'obtention de son diplôme, que devient le jeune ingénieur ? Le chercheur suit la piste de sa fiche matricule militaire (n° 1832 du recrutement de Riom).

Camille ne s'attarde pas dans les brumes du Nord. Après un passage par Douai à l'automne 1924, puis Clermont-Ferrand en 1925 et Surat en 1926, il revient s'enraciner en Auvergne. Le 22 octobre 1925, il est affecté en qualité d'ingénieur aux Mines de la Bouble. C'est là qu'il retrouve une enfant du pays : Marie Dumes (parfois orthographiée Dhumes dans les registres). Née le 8 avril 1900 à Saint-Éloy-les-Mines, Marie est la fille d'un quincaillier-ferblantier, Jean Dumes, et la petite-fille d'un mineur et tailleur de pierres de Menat, Pierre Dumes.

Ici s'ouvre une énigme généalogique passionnante. Le chercheur épluche minutieusement les mentions marginales et les tables d'état civil : malgré le suivi méthodique des adresses de Camille grâce à sa fiche matricule, la trace de leur acte de mariage demeure introuvable.

Pourtant, les registres de recensement de population parlent avec certitude. Dès 1931, les feuillets de la commune de Youx (au quartier de la Cité du Puits) montrent que Camille et Marie vivent déjà sous le même toit. En 1936, les recensements attestent leur retour définitif dans leur berceau familial de Saint-Éloy-les-Mines, où Camille exerce comme ingénieur.

Archives Départementales du Puy-de-Dôme — 60 W 350 — Recensement de Saint-Eloy-les-Mines (1946)

L'héritage transmis

La vie suit son cours au fil des événements du XXᵉ siècle. Le 14 septembre 1935, sa mère Anne Madeleine Lafanechère s'éteint à Saint-Éloy. Quelques années plus tard, le 21 novembre 1940, en pleine Seconde Guerre mondiale, le couple accueille sa fille unique à Chamalières : Marie-Madeleine Pierrette Beaudaux.

Camille poursuit sa carrière d'ingénieur et de maître mineur avec la discrétion et la rigueur qui le caractérisent, avant de s'éteindre le 14 novembre 1967 à Malicorne, dans l'Allier, à l'âge de soixante-sept ans. Marie Dumes le rejoint dans la mémoire le 16 mai 1984.

Au fil des actes d'état civil et des registres contemporains, une dernière certitude se dessine : leur fille unique, Marie-Madeleine Pierrette Beaudaux, ne s'est jamais mariée et n'a pas eu d'enfant. Lorsqu'elle s'éteint le 5 janvier 2020 dans la commune de Malicorne, à l'âge de soixante-dix-neuf ans, avant de rejoindre le repos éternel à Commentry auprès des siens, c'est le tout dernier chapitre généalogique de cette branche familiale qui se referme à jamais.

Pourtant, si cette lignée directe s'est éteinte dans le silence du XXIᵉ siècle, le souvenir de Camille, lui, refuse de disparaître. Un siècle plus tard, la mémoire de cet ingénieur auvergnat et l'écho du labeur des mineurs qu'il a côtoyés continuent de vibrer, intacts et pleins de vie, au cœur des pages quadrillées de son carnet de 1924.


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