Un trésor dans la benne : l'incroyable carnet de l'ingénieur Beaudaux

Publié le 22 juillet 2026 à 22:02

Tout commence par un geste presque banal, de ceux qui tiennent parfois du miracle. Devant moi se trouve un vieux carton abîmé, condamné à partir à la benne à ordures. Son destin est scellé : l'oubli et la destruction. Pourtant, ce fameux instinct du généalogiste me pousse à l'ouvrir. L'odeur caractéristique du vieux papier et de la poussière refermée s'en échappe. Je fouille. Au milieu du bric-à-brac, un document attire irrésistiblement mon regard. Ce n'est pas un simple livre imprimé, c'est un épais manuscrit à la calligraphie soignée, tracé sur un papier quadrillé que le temps a jauni.

Je tourne la première page, et une inscription tracée à l'encre résonne soudain comme un appel depuis le passé : « Notes sur les Mines de l'Escarpelle : stage pratique juillet - septembre 1924 ». En dessous, une discrète signature : « L'Élève Beaudaux Camille ».

Instantanément, le temps se fige. Nous ne sommes plus aujourd'hui ; nous sommes propulsés un siècle en arrière, dans les entrailles de Douai, au cœur battant des fosses 4 et 5 de l'Escarpelle. Ce qui repose entre mes mains n'est pas seulement un rapport d'ingénieur aride. C'est une véritable machine à remonter le temps. C'est un témoignage miraculé qui documente, avec une précision mathématique, le labyrinthe souterrain, les redoutables coups de poussière et l'enfer minéral où nos aïeux, les Gueules Noires, usaient leur vie.

Mais qui est donc ce mystérieux Camille Beaudaux, cet étudiant de 24 ans venu cartographier l'abîme ? Que nous apprennent ses croquis et ses calculs sur le quotidien de nos ancêtres mineurs ? Plongeons ensemble dans ce carnet sauvé des ténèbres, sur les traces d'un homme venu d'un autre "Pays Noir" pour écrire une page de notre histoire locale...

L'enfant d'un autre « Pays Noir »

Le carnet refermé, une question obsédante résonne dans mon esprit : qui se cache derrière cette signature méthodique ? Qui est cet « Élève Beaudaux Camille » qui, en cet été 1924, arpente les galeries de l'Escarpelle avec l'œil acéré d'un géomètre et le flegme d'un savant ? Pour percer ce mystère, il me faut quitter un instant les ténèbres de la mine pour plonger dans d'autres strates, celles des archives numérisées et des registres militaires.

La magie d'internet opère. Sous le numéro matricule 1832, de la classe 1920, un visage de papier prend soudainement forme. La fiche militaire de Camille s'affiche sur mon écran, et la première surprise est de taille : notre élève ingénieur n'a rien d'un enfant du Nord. Il ne vient pas des plaines de la Pévèle ni des corons artésiens.

Henri Camille Louis Beaudaux naît le 11 juillet 1900, sous le soleil du Massif central, à Saint-Éloy-les-Mines, dans le Puy-de-Dôme. Le détail est tout sauf anecdotique. S'il n'est pas un « Ch'ti », Camille est pourtant, lui aussi, un fils du charbon. Dans cette commune auvergnate, la terre tremble au rythme des puits et les chevalements déchirent le ciel tout comme chez nous. Fils de Joseph Beaudaux et d'Anne Madeleine, le jeune garçon grandit avec l'odeur âcre de la houille, le bruit assourdissant des machineries et la vision quotidienne des mineurs aux visages noircis. La mine est dans son ADN. Elle est le fil rouge qui reliera son enfance auvergnate à son destin nordiste.

Le registre militaire me permet même de le regarder droit dans les yeux. Je lis les descriptions griffonnées par l'employé de l'armée : Camille est un jeune homme d'un mètre soixante-treize – une stature plutôt imposante pour l'époque. Il a le visage ovale, des cheveux d'un noir profond et des yeux gris, des yeux clairs sans doute habitués à scruter les moindres failles de la roche.

À l'aube de ses vingt ans, la Première Guerre mondiale vient à peine de s'achever. La France est exsangue, et il faut tout reconstruire. Le jeune Camille, brillant, obtient un sursis d'incorporation pour poursuivre ses études. Mais l'armée le rattrape : il est affecté au 8e, puis au 18e Régiment du Génie. Le Génie ! Quelle meilleure école pour un futur ingénieur des mines ? Entre mars et mai 1921, il participe à la campagne des Pays Rhénans. Il y apprend la rigueur, la construction, la maîtrise du terrain et des explosifs. Une discipline de fer qui transparaît de façon flagrante dans la calligraphie parfaite et l'organisation maniaque de son carnet de notes.

Archives Départementales du Puy-de-Dôme — R 3679 Vol. 4 — 1920

Puis, vient le grand tournant. Nous sommes en octobre 1922. Camille a vingt-deux ans. Il quitte ses volcans d'Auvergne et son régiment pour monter vers le grand Nord. Il pose ses valises au cœur des Mines de l’Escarpelle, à Douai.

Imaginez la scène : un jeune provincial débarquant à la gare de Douai en ce mois d'octobre brumeux. Douai n'est pas une simple ville, c'est la capitale bourgeoise et intellectuelle du Bassin minier, le siège des grandes compagnies et, surtout, l'écrin de la prestigieuse École des Mines. Camille s'installe au cœur de la ville, rue Victor Hugo. Les rues résonnent du bruit des calèches, des premiers moteurs à explosion et des tramways. Il vient ici pour apprendre à dompter le monstre souterrain à une échelle industrielle inédite.

Désormais installé en terre nordiste, l'élève-ingénieur affûte ses crayons et prépare ses instruments de mesure. Son apprentissage théorique touche à sa fin. Bientôt, la théorie devra se frotter à la réalité, à l'obscurité, au grisou et à la poussière. Bientôt, à l'été 1924, il franchira les grilles des fosses 4 et 5 de l'Escarpelle pour y écrire le rapport qui repose aujourd'hui entre mes mains...

Le ventre de la bête & le regard du "Candide"

L'été 1924 bat son plein. Tandis qu'à la surface, le soleil réchauffe les briques rouges des corons, Camille Beaudaux s'apprête à quitter la lumière. Fini la théorie des bancs de l'école. L'heure est à la pratique. Chaque matin, le jeune Auvergnat se rend aux puits de la Compagnie de l'Escarpelle. Il enfile la tenue de toile rude, coiffe la barrette de cuir, et s'engouffre dans la cage métallique des fosses 4 et 5, situées sur Dorignies, hameau de Douai. Les molettes tournent frénétiquement, les câbles grincent, et la cage plonge dans les entrailles de la terre, avalant les mètres à une vitesse vertigineuse. Le noir, la chaleur, l'humidité et le bruit assourdissant l'enveloppent. Bienvenue dans l'enfer des « Gueules Noires ».

Pourtant, lorsque je parcours les pages de son manuscrit, l'enfer semble soudain domestiqué. C'est là tout le paradoxe de cette archive : le chaos de la mine se retrouve figé, ordonné et quadrillé par la plume implacable de l'élève-ingénieur. Camille dessine la mine comme on dessine une machine d'horlogerie. À l'échelle 1/20 000, il cartographie les veines de charbon, le faisceau de Dorignies, avec la froideur d'un chirurgien disséquant un corps.

Beaudaux C. – Notes sur les Mines de l'Escarpelle – p. 8

Mais au-delà de la splendeur de ses croquis, c'est la posture même de l'auteur qui fait de ce manuscrit une véritable mine d'or historique. En 1924, la pression pour reconstruire la France est colossale, les cadences sont infernales. Un ingénieur de l'Escarpelle aurait tout intérêt à lisser la réalité, à masquer les petits arrangements avec la sécurité ou les échecs techniques pour ne pas froisser le Conseil d'Administration. Camille, lui, bénéficie du fameux « regard du Candide ». En tant que stagiaire, sa loyauté ne va pas au patron de la mine, mais à ses professeurs. Il décrit ce qu'il voit avec une franchise académique redoutable, pointant les failles là où la hiérarchie préfère fermer les yeux.

Lorsqu'il étudie le remblayage hydraulique, la grande fierté technologique censée combler les vides colossaux de l'extraction, il ne se contente pas d'en expliquer le fonctionnement. Il dénonce les erreurs de conception et le décalage entre la théorie et le « système D » du terrain. Il écrit sans détour : « Une chose frappe, c'est que l'entretien qui devait diminuer du fait du remblayage hydraulique a brusquement augmenté. La cause en est dans les voies faites trop petites au début et où il a fallu ravaler par suite du gonflement du mur ». Il documente froidement les interruptions, les coulées de boue et les surcoûts liés à la main-d'œuvre.

Cette lucidité devient vertigineuse lorsqu'il aborde les pires cauchemars des mineurs : le grisou et les coups de poussière. Le jeune homme documente tout avec une minutie scientifique, des appareils de dosage Le Chatelier à l'évite-molettes "Reumaux", allant jusqu'à appliquer les savantes formules mathématiques de la Station d'essais de Liévin :

\[ 100c^2 + \frac{0{,}6}{v^2} + \frac{4}{f - 0{,}2(q - 0{,}4)} + \frac{ah}{f} = S^2 \]

(Si j'ai bien compris, c représente la proportion de particules incombustibles, v la teneur en matières volatiles du charbon, f le poids des poussières très fines par  de galerie, q la quantité totale de poussières, h la quantité d'eau en litres, a le coefficient d'efficacité de l'humidité, et  le degré de sécurité recherché. Mais pour être tout à fait franc, malgré cette traduction, je suis bien incapable de saisir le sens de cette équation. Je suis décidément plus à l'aise avec les ancêtres qu'avec les mathématiques !)

Mais surtout, il formule un constat critique, presque glaçant, sur les soi-disant "progrès" de son époque : « La plupart des progrès réalisés dans la technique minière concourent à aggraver le danger des poussières. » Sous sa plume, la modernisation avoue ses failles mortelles : les marteaux perforateurs créent une poussière plus fine et volatile, les berlines plus rapides la dispersent, et la ventilation surpuissante assèche dangereusement les galeries. Tout ce qui accélère le rendement rapproche l'étincelle de la poudre.

Pourtant, dans cette analyse exhaustive et honnête, un silence résonne bruyamment. Où sont les hommes ?

Je cherche, je relis, je scrute chaque paragraphe. Les noms, les visages, les voix de ceux qui arrachent le charbon à la veine n'y sont pas. Les aïeux de Leforest, mes propres ancêtres peut-être, n'apparaissent qu'à l'état de statistiques. Camille évalue le rendement des « herscheurs » ou des « raccommodeurs » comme on chiffre l'usure d'une poulie. La main-d'œuvre est un rouage, une force motrice indispensable, mais anonyme.

Ce n'est pas du mépris, c'est le regard de son époque. Camille est là pour dompter la montagne renversée, garantir que l'air restera respirable et signaler les failles du système. En regardant ses incroyables schémas, je réalise soudainement une chose bouleversante : c'est exactement dans ces quelques mètres carrés de galeries, patiemment dessinés à l'encre et soumis à la critique de cet étudiant, que les « Gueules Noires » usaient leurs poumons et leur jeunesse. Camille pointait les failles du cadre ; eux, ils y transpiraient leur vie.

Le stage touche à sa fin. Septembre 1924 approche. Camille va bientôt remonter à la surface, quitter l'ombre de l'Escarpelle et refermer ce précieux document. Mais l'histoire ne s'arrête pas là...

De l'ombre à la lumière : la consécration du Maître-mineur

L'automne 1924 s'installe doucement sur Douai. Les brumes matinales enveloppent à nouveau les immenses chevalements de l'Escarpelle. Pour Camille Beaudaux, le temps de l'immersion est révolu. Il remonte une dernière fois dans la cage métallique, quitte l'air vicié et la chaleur étouffante des galeries pour retrouver la lumière blafarde du Nord. Dans sa valise, il emporte le précieux carnet aux pages quadrillées, désormais noirci de calculs, de croquis de boisages et d'observations sur le redoutable grisou.

Ce manuscrit n'est pas un simple journal intime ; c'est un sésame. C'est le rapport de fin d'études qui doit prouver à ses pairs qu'il a compris la bête, qu'il sait la mesurer, la ventiler, la rentabiliser. En l'imaginant refermer ce cahier, je ne peux m'empêcher de penser au contraste saisissant entre son destin et celui des hommes qu'il laisse derrière lui. Pour Camille, la fosse n'était qu'un terrain d'apprentissage, une parenthèse souterraine. Pour mes aïeux de Leforest, l'Escarpelle est une compagne à vie, un horizon indépassable. Camille part ; eux restent.

Et la reconnaissance ne se fait pas attendre. En fouillant dans les Annales des mines, cet inépuisable recueil officiel de l'industrie française, je découvre une nouvelle pépite. À la date du 22 décembre 1924, soit quelques mois à peine après la rédaction de ses notes nordistes, la consécration est actée : l'État lui décerne officiellement le brevet de « Maître-mineur ». Ce titre n'est pas qu'une ligne sur un registre, c'est la preuve irréfutable que son immersion a porté ses fruits. L'élève appliqué vient de franchir un cap décisif dans la hiérarchie.

Annales des Mines, année 1924 — Gallica

Je retourne alors vers mon écran d'ordinateur. La fiche matricule 1832, celle-là même qui m'avait révélé ses origines auvergnates, n'a pas encore livré tous ses secrets. La colonne des « mutations diverses », remplie de l'écriture penchée et nerveuse de l'administration militaire, me permet de suivre sa trace une fois ce précieux brevet en poche.

Fort de son nouveau statut, le jeune maître-mineur poursuit son ascension dans cette France en pleine reconstruction qui a un besoin vital de cerveaux techniques. Le 22 octobre 1930, une mention officielle vient sceller son destin : l'armée le classe en « affectation spéciale au titre des Mines de la Bouble, en qualité d'ingénieur ».

Les Mines de la Bouble ! L'information est un formidable clin d'œil du destin. La boucle est bouclée. Après sa campagne militaire dans les Pays Rhénans et son rude apprentissage dans le bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais, le jeune ingénieur ne part pas vers l'inconnu : il rentre chez lui. Les houillères de la Bouble se trouvent en effet dans le Massif central, à un jet de pierre de Saint-Éloy-les-Mines, sa commune natale ! C'est sur ses terres d'Auvergne, là où tout a commencé, que l'ancien stagiaire de l'Escarpelle va finalement exercer son art.

On l'imagine arriver sur son nouveau lieu de travail. Il n'est plus l'étudiant qui observe en silence. Il est l'ingénieur. Celui qui décide, qui trace les plans, qui commande les hommes et qui veille à ce que la montagne ne s'effondre pas sur ceux qui la creusent. Les leçons apprises dans le vacarme des puits de Leforest et de Roost-Warendin (la maîtrise du remblayage hydraulique, le contrôle terrifiant des poussières inflammables) vont dicter toute sa carrière.

La fiche matricule nous indique ses futurs domiciles à Riom ou Clermont-Ferrand, l'ancrant définitivement près de ses volcans d'Auvergne. Camille Beaudaux a vécu, il a bâti, il a vieilli, loin des corons de notre région.

Mais alors, tandis que je contemple son incroyable parcours, une énigme subsiste, tenace et vertigineuse. Si Camille a quitté le Nord pour poursuivre sa brillante carrière dans son Massif central natal, comment se fait-il que son précieux carnet original de 1924 soit resté ici ? Par quel prodige ce document unique, témoin de sa jeunesse et de l'histoire intime de notre bassin minier, a-t-il traversé un siècle pour échouer dans un carton de la région, à deux doigts d'être irrémédiablement détruit ?

Épilogue : Un héritage de papier, de sueur et de charbon

Le carnet de Camille Beaudaux repose désormais sur mon bureau. Ses pages quadrillées, saturées de calculs, de croquis et de rapports de grisoumétrie, me contemplent silencieusement. À mesure que je tourne une dernière fois ces feuilles rescapées du néant, une évidence s'impose : que faire d'une telle archive ?

Le rapport de fin d'études de ce jeune Auvergnat est un ouvrage d'une technicité redoutable. Camille était ingénieur dans l'âme, et il maniait son vocabulaire professionnel avec une précision hors pair, presque clinique. Qu'est-ce qu'un généalogiste, simple amateur d'histoire locale, peut bien faire d'un document d'une telle complexité scientifique ? Ma curiosité, mon fameux instinct de chercheur, m'aura heureusement poussé à m'intéresser à l'homme derrière la plume, à retracer l'itinéraire de ce gamin du Puy-de-Dôme venu se frotter aux entrailles du Nord. J'ai pu reconstituer son histoire, mais face à la mine elle-même, je dois l'admettre : je ne suis pas mineur. Je ne possède pas la moitié de son argot technique ! Les « beurtiats », les « taquets d'arrêt », les « freins de sécurité Reumaux » ou les calculs de « foisonnement des schistes » résonnent pour moi comme une langue étrangère, un dialecte souterrain dont je n'ai pas tous les codes.

Pourtant, je sais que parmi vous, chers lecteurs, se cachent des passionnés d'ingénierie, des descendants de porions, ou de simples curieux fascinés par cette époque industrielle. Si jamais vous voulez vous confronter à toutes les interrogations que soulève ce mémoire exceptionnel, j'ai une excellente nouvelle pour vous : j'ai décidé de numériser ce document pour vous l'offrir ici, en version intégrale. Plongez-y, explorez ces galeries de papier, mais un conseil : armez-vous d'un très bon dictionnaire ! 106 pages... Bonne lecture !

Mais au-delà de son étude personnelle et de sa diffusion numérique, que faire de l'objet physique ? Ce carnet ne peut pas finir sa vie endormi dans un de mes tiroirs. Il a survécu à un siècle d'oubli et échappé in extremis à la benne à ordures ; il mérite désormais un écrin à la hauteur de son importance historique. C'est pourquoi j'ai pris une décision : je vais très prochainement le remettre au Centre d'Archives et de Ressources Documentaires du Centre Historique Minier de Lewarde.

Pourquoi Lewarde ? Parce que cet endroit est le sanctuaire absolu de notre mémoire régionale. C'est la place parfaite pour un tel document. Là-bas, entre les majestueux bâtiments de briques rouges de l'ancienne fosse Delloye, des archivistes passionnés et des historiens aguerris prendront le relais. Ils sauront le conserver dans des conditions hygrométriques idéales, le cataloguer, l'indexer et le mettre à la disposition des chercheurs du monde entier. Ils sauront faire parler ces pages bien mieux que je ne pourrais jamais le faire, en les croisant avec d'autres fonds de la Compagnie de l'Escarpelle. En confiant le carnet de Camille à Lewarde, je m'assure qu'il retourne définitivement à la mine, mais cette fois, pour l'éternité et pour le bien de la mémoire collective.

Je referme doucement la couverture abîmée. Je regarde mes mains, nettes, habituées au clavier d'ordinateur et aux registres d'état civil. Je ne suis pas mineur. Je n'ai jamais connu la morsure de la poussière au fond de la cage ni la chaleur étouffante des tailles. Mais, tandis que je contemple ce carnet de 1924, une émotion m'étreint. Si j'étais né à une autre époque, plus lointaine, j'aurais très probablement suivi cette "voie familiale" inéluctable. L'Escarpelle n'est pas qu'un mot sur l'archive de Camille Beaudaux ; c'est mon propre héritage. Mon grand-père maternel a été mineur. Il a lui aussi usé sa jeunesse et ses poumons dans ces mêmes Mines de l'Escarpelle, et plus précisément entre les puits de Leforest et d'Ostricourt, de 1938 à 1980.

Quatorze ans seulement après que Camille a dessiné ses plans de remblayage, mon grand-père descendait dans ces mêmes ténèbres. Peut-être a-t-il marché dans les galeries que le jeune ingénieur auvergnat avait arpentées ? Peut-être a-t-il bénéficié des systèmes de ventilation et de sécurité théorisés dans ces pages quadrillées ?

C'est là toute la magie de la généalogie et de l'histoire locale : ce vieux carton voué à la destruction cachait en réalité un pont invisible entre un étudiant venu du Massif central, l'épopée industrielle de notre région, et le sang de mes propres aïeux. Le fil d'or et de charbon, plus que jamais, est bouclé.

Alphonse MARCOUT & André DELMER – Deux générations de mineurs à la Fosse 6 d'Ostricourt


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