Le centenaire d'Alexandre Libert, l'horloger de notre passé

Publié le 22 août 2025 à 12:00

Aujourd'hui, je fais face à l'histoire la plus difficile qu'il m'ait été donné de raconter. Évoquer le vécu d'inconnus, dépoussiérer des archives pour redonner vie à des fantômes du passé est une chose, mais l'exercice est bien différent cette fois-ci. Celui dont je m'apprête à vous parler a marqué l'histoire de Leforest au fer rouge, de par son charisme et son savoir.

Pour les Leforestois nés avant l'an 2000, son visage n'est pas forcément familier, mais son nom, lui, est ancré dans les mémoires : Alexandre Libert.

Je n'ai pas la prétention de me déclarer l'héritier du rôle qu'il a campé pendant de si nombreuses années. Pourtant, le fait est qu'aujourd'hui, je raconte à mon tour l'Histoire de Leforest... Alors, aborder le parcours de ce prédécesseur, que je n'ai pas eu la chance de côtoyer personnellement, est une tâche aussi intimidante que singulière.

J'ai dû recommencer une bonne dizaine de fois le récit que vous allez lire. Autant de versions qu'il existe de facettes à cet homme. Jamais satisfait, toujours en quête du mot juste. Mais la date fatidique de ma publication approche, et il est temps de choisir. J'espère sincèrement que la version que je vous livre aujourd'hui sera celle que vous jugerez la plus respectueuse de son souvenir, car ce jour marque le centenaire de sa naissance.

Alexandre Libert, la mémoire de Leforest

Parfois, les hommes qui racontent le mieux l'Histoire sont ceux qui parlent le moins d'eux-mêmes. Alexandre Libert était de cette trempe. Historien local passionné et méticuleux de sa commune de Leforest, il est toujours resté discret sur son propre parcours, sur les chapitres de sa propre vie. C'est donc un travail d'enquête, un puzzle assemblé pièce par pièce grâce aux archives, qui me permet aujourd'hui de lever le voile sur l'homme qui se cachait derrière la mémoire de ville.

Notre histoire commence le 22 août 1925, au numéro 48 de la rue Victor Hugo à Leforest. C'est là, dans la maison familiale, que naît Alexandre, Frédéric Libert, fils de Louis et d'Eugénie Milleville. Un simple fait d'état civil ? Loin de là. Ces prénoms, Alexandre, Frédéric, sont un héritage lourd de sens, un hommage murmuré à deux oncles maternels fauchés par la Grande Guerre, dont le souvenir hantait encore les esprits. C'était une façon, à l'époque, de ne pas oublier, de faire revivre les disparus à travers les nouveaux-nés.

Le jeune Alexandre grandit dans un foyer modeste, sous le regard bienveillant de sa grand-mère maternelle, Séraphine Cauvez. Veuve depuis 1895, elle avait accueilli sa fille Eugénie et son gendre bien avant la naissance de son petit-fils. Le père d'Alexandre, Louis, est alors journalier. Un homme qui vit au rythme des offres d'emploi, travaillant là où on a besoin de bras, le plus souvent à la Brasserie de Leforest, ce qui lui vaut le titre de "malteur" lors du recensement de 1926. Mais cette précarité pèse, et à la fin de cette même année, il fait un choix qui scellera le destin de la famille : il s'engage à la Compagnie des Mines de l'Escarpelle. Le charbon offrait au moins la certitude d'un salaire à la fin du mois.

Pendant ce temps, Eugénie, la mère d'Alexandre, tenait la maison. Mais le destin, parfois, frappe sans crier gare. Le 19 mai 1939, elle décède brusquement. Les archives restent muettes sur la cause, ne laissant que le poids du chagrin. Eugénie n'avait que 49 ans. Alexandre, lui, en avait 13. C'est son oncle Louis, le seul des frères Milleville revenu vivant des tranchées, qui se charge de la douloureuse déclaration à la mairie.

La vie continue, malgré tout. Louis Libert retourne à la mine, et c'est Séraphine, la grand-mère, qui prend le relais, élevant ce petit-fils désormais orphelin de mère. On peut l'imaginer, le soir, au coin du feu, racontant les histoires du temps passé, l'épopée tragique de ses fils, les oncles d'Alexandre. Est-ce elle qui, par ses récits, a semé dans le cœur de l'enfant la petite graine de la passion pour l'Histoire ? Nul ne le saura jamais, mais cette image a le parfum de la vérité.

Le 3 septembre 1939, le bruit des bottes se fait de nouveau entendre. La France déclare la guerre à l'Allemagne. Moins d'un an plus tard, le 21 mai 1940, c'est la débâcle, l'invasion. La famille Libert, comme tant d'autres, est jetée sur les routes de l'exode. Dans une note retrouvée bien plus tard, Alexandre raconte lui-même cette fuite : « Nous partîmes grand-mère (76 ans), moi et mon père poussant sa brouette chargée de quelques objets jugés précieux, après avoir soigneusement fermé toutes les issues de la maison. Nous rejoignîmes à pied Noyelles-Godault où la famille se regroupait. » C’était là-bas que se trouvait la dernière sœur de la fratrie des Milleville, Ismérie, et son mari, Michel Capron. Mais la peur du pillage, la crainte de retrouver leur foyer dévasté, est plus forte que celle de l'ennemi. Deux jours plus tard, ils sont de retour à Leforest.

Pendant l'Occupation, Louis Libert continue son labeur au fond de la mine, jusqu'à sa retraite en 1944. La guerre passée, Alexandre effectue son service militaire, puis entre à la SNCF. Il devient cheminot. Le 25 octobre 1947, il épouse Jeanne Lefebvre, une jeune tisserande du village. Le couple s'installe là où tout a commencé, dans la maison de la rue Victor Hugo. De leur amour naît un fils, Michel, le 22 mai 1949. Une joie immense, assombrie par un deuil récent : Séraphine, la grand-mère tant aimée, s'est éteinte une vingtaine de jours plus tôt, sans avoir pu connaître son arrière-petit-fils. Le père d'Alexandre, Louis, la rejoindra le 10 avril 1956.

La vie professionnelle d'Alexandre le mène à devenir chef de gare à Libercourt. Ce métier devient sa seconde passion. Et comme pour son village natal, il se plonge dans l'histoire des chemins de fer, accumulant les connaissances avec la même minutie.

Le tournant de sa vie "publique" a lieu vers 1965. Gilbert Marquette, le nouveau maire de Leforest, remarque cet homme discret mais savant. Il lui propose de tenir une chronique historique dans le bulletin municipal. Alexandre accepte. C'est le début d'une nouvelle vocation. Il ne se contente pas d'écrire ; il met de l'ordre, classe, répertorie les archives municipales avec un soin d'orfèvre, sauvant des pans entiers de la mémoire collective.

Le 20 mars 1999, son épouse Jeanne le quitte à son tour. Pour tromper son chagrin, Alexandre se jette à corps perdu dans ses recherches. Un autre passionné d'histoire lui souffle alors une idée : pourquoi ne pas créer une association ?

L'idée fait son chemin. Le 31 janvier 2000, l'association « Leforest mémoire » voit le jour. En mars, le premier bulletin est publié. Une aventure qui durera treize ans. Treize années durant lesquelles Alexandre offrira aux Leforestois 55 numéros, racontant avec passion les petites et la grande histoire de leur commune et de ses habitants. On le verra même, lors des Journées du Patrimoine, se muer en guide, partageant son savoir avec une générosité sans faille. En 2013, sentant peut-être ses forces décliner, il met un terme à son rôle d'historien local, une passion qui l'aura animé pendant près de 40 ans. La commune, reconnaissante, lui décerne la médaille de la ville des mains du maire, Christian Musial.

Mais avant de clore ce chapitre de sa vie d'historien, il y eut une autre déchirure, un autre adieu. Celui à sa maison. Cette maison de la rue Victor Hugo, qui s'appelait autrefois rue "Jourmaine", puis "rue du Jourdain", était bien plus qu'un simple toit. C'était l'ancre de sa famille. Le 1er septembre 2008, avant de devoir la quitter pour le foyer de Leforest, il a dû tourner une dernière fois la clé dans une serrure chargée de souvenirs. Il pensait sans doute à son père, en 1940, terrifié à l'idée de la retrouver saccagée. Il se revoyait enfant, dans ces pièces où il était né.

Cette maison, c'était le berceau de sa lignée maternelle. Sa mère, Eugénie, y avait vu le jour en 1889, seule de sa fratrie à naître ici, les autres étant nés dans le village voisin d'Evin-Malmaison. Un hasard, une complication, avait ramené ses grands-parents, Frédéric Milleville et Séraphine Cauvez, à Leforest, chez les parents de cette dernière, pour cette naissance. Et en tirant ce fil, l'histoire de la maison se dévoile, vertigineuse. Séraphine y était née, tout comme sa propre mère, Albertine Hennotel. En remontant le temps, on arrive en 1835. Un an plus tôt, les parents d'Albertine, Jean-Baptiste Hennotel et Florentine Thibaut, s'étaient mariés à Leforest et avaient acheté cette maison. Une maison de famille, transmise de mère en fille, de génération en génération, jusqu'à lui, Alexandre. En fermant cette porte pour la dernière fois, ce n'est pas seulement sa propre vie qu'il laissait derrière lui, mais le murmure de tous ceux qui l'avaient précédé entre ces murs depuis près de deux siècles.

Alexandre Libert s'est éteint le 27 janvier 2015 à Hénin-Beaumont. Et nous voilà donc arrivés au 22 août 2025, jour qui marque le centenaire de sa naissance. Dix ans après son décès, que nous reste-t-il de sa vie de partage et de transmission ? Avec sa disparition, c'est une page de l'histoire locale qui s'est tournée définitivement, laissant notre ville orpheline de son savoir, de ses récits et de cette plume qui aura tant passionné les Leforestois.


Aujourd'hui, Alexandre aurait eu 100 ans. Inscrivons son nom dans notre histoire.

En ce jour symbolique, une question se pose : comment honorer un tel héritage ? L'œuvre d'Alexandre Libert fut un don. Un don de temps, d'énergie, et finalement, un don matériel. Car à sa disparition, l'intégralité de ses recherches, quarante années de labeur, nous fut léguée. Il a transformé sa passion en un bien public, un trésor désormais accessible à tous. Il a tout fait pour que l'on se souvienne. Le comble de l'ironie serait que nous l'oubliions.

Nous ne pouvons laisser s'estomper le souvenir de celui qui a tant lutté contre l'oubli. C'est aujourd'hui que nous devons agir pour que son nom soit gravé, non seulement dans nos cœurs, mais aussi sur les murs de la ville qu'il a tant aimée.

Un devoir de reconnaissance, un hommage évident

Son lien à notre ville n'était pas que d'encre et de papier ; il était de sang et de pierre. Comme nous l'avons vu, sa famille était enracinée dans la rue Victor Hugo depuis près de deux siècles. Il était une mémoire vivante avant même de devenir notre historien.

Quelle plus belle reconnaissance, en ce jour de centenaire, que de lier à jamais son nom au lieu qui fut le cœur battant de sa vie et de son histoire familiale ?

C'est pourquoi, aujourd'hui, je lance officiellement un appel au Maire et au conseil municipal : renommons la rue Victor Hugo en « Rue Alexandre Libert ». Non pour effacer l'hommage à un géant de la littérature française, mais pour célébrer un géant de notre histoire locale. Pour affirmer que la mémoire de nos passeurs est aussi précieuse que celle des grandes figures nationales.

L'appel est lancé : signez et partagez pour la Rue Alexandre Libert !

Que vous soyez citoyen de Leforest, amoureux de notre patrimoine, passionné d'Histoire locale ou simplement sensible à ce devoir de mémoire, votre voix est importante. Cette pétition s'adresse à tous ceux qui reconnaissent la valeur de la transmission, à l'image de tout ce qu'était Alexandre Libert.

Pour que cette idée devienne une réalité, elle a besoin de votre soutien. Une pétition en ligne a été créée pour porter cette voix citoyenne auprès de nos élus.

Votre signature en ce jour anniversaire est un message fort. Elle dit que nous, nous nous souvenons. Elle dit que nous honorons ceux qui ont consacré leur vie à notre histoire commune.

Partagez cet article. Parlez-en à vos voisins, à vos amis, à vos enfants. Faisons de ce centenaire le point de départ d'une reconnaissance éternelle pour Alexandre Libert.

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Commentaires

Gérard
il y a 8 jours

Peut-être bientôt leforestoi ville natale de ma belle mère, ma défunte épouse et de 🏛 Marie. Mr Libert le mérite tant. J'espère que votre projet sera reçu et accepter par la municipalité.